Energie, PME, exportations...L'industrie allemande s'alarme de ses faiblesses structurelles

La production industrielle allemande a reculé en juillet de 1,3 % sur un an. Outre-Rhin, les économistes pointent les facteurs structurels derrière cette méforme alors que le PIB du pays pourrait être négatif en 2023 selon l’un des grands instituts économiques allemands.

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la raffinerie PCK Schwedt en Allemagne
La crise énergétique a frappé plus durement l'industrie allemande

C’est l’un des piliers de la puissante industrie allemande. Depuis plusieurs mois, les fabricants de machines-outils, dont beaucoup de ces petites entreprises du Mittelstand championnes mondiales sur leur spécialité, n’ont plus la forme. De mai à juin, les nouvelles commandes ont reculé de 12 % par rapport à l’année d’avant, selon leur fédération professionnelle, le Verband Deutscher Maschinen un Anlagenbau (VDMA). La déconfiture est encore plus forte pour les carnets de commandes à l’exportation, pourtant leur grand point fort. Là, le repli est de 15 %.

La machine-outil n’est pas la seule à broyer du noir. Depuis plusieurs mois, l’industrie allemande multiplie les signaux de faiblesse. Au global, la production manufacturière a encore reculé de 1,3 % sur un an en juillet, selon les derniers chiffres publiés par Destatis le 7 septembre. Depuis des mois, l’indice Ifo qui reflète le moral des industriels plonge en territoire négatif. Cette faiblesse de l’industrie allemande rejaillit sur toute l’économie. Après une stagnation de l’activité au deuxième trimestre, le Fonds monétaire international (FMI) et la Deutsche Bank tablent sur un recul du PIB allemand de 0,3 % pour 2023. Plus pessimiste, l’un des grands instituts économiques du pays, le Kiel Institute, voit la croissance plonger de 0,5 %. « L’économie est en état de choc », résume de son côté l’Institut économique de Cologne. 

Des difficultés installées depuis 2017

Même si la croissance marque le pas partout en Europe, y compris en France où l’Insee s’attend à une activité poussive au second semestre, l’Allemagne devrait être le seul grand pays à plonger en récession en 2023. Les nuages qui s’accumulent sur la conjoncture mondiale contribuent à cet excès de faiblesse. Davantage dépendante des exportations, l’industrie allemande souffre plus du ralentissement manifeste de la Chine depuis plus d’un an que sa voisine française. Comme ailleurs, la hausse des taux d’intérêt a fait fléchir la demande intérieure, notamment dans le secteur de la construction.

Mais à côté de ces facteurs conjoncturels, Stéphane Colliac, économiste à BNP Paribas, remarque que les difficultés de l’industrie allemande ne sont pas nouvelles. « La pandémie a brouillé la tendance, mais en réalité le point de bascule date de fin 2017. Depuis, l’industrie allemande sous performe dans la zone euro », rappelle l’économiste pour qui la révolution numérique et la transition écologique ont bousculé les atouts établis de ses grands secteurs industriels. L’automobile allemande a subi un premier choc en septembre 2018, bousculée par les nouvelles normes européennes anti-pollution. Depuis, les pénuries de semi-conducteurs ont fait replonger le secteur après le covid. Cette année, la production automobile s’est en partie redressée. « Quand on ouvre une usine comme celle de Tesla, cela se voit forcément dans les chiffres. Mais les usines produisent les commandes en retard, sans en engranger beaucoup. En 2024, l’industrie risque d’être dans une situation beaucoup plus délicate », poursuit Stéphane Colliac.

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Par rapport à son point haut de 2017, les capacités de production de l’industrie ont baissé de 6 % en Allemagne, selon les calculs de l’économiste de BNP Paribas. Et l’investissement des entreprises est tout juste revenu au niveau d’avant-covid, alors qu’il est 7 % supérieur en France, où les usines avaient accumulé, il est vrai, davantage de retards d’investissements.

PRix de l'électricité et concurrence chinoise

Dans le même temps, la concurrence avec la Chine s’est exacerbée y compris dans les domaines d’excellence du « made in Germany ». Autrefois quasi équilibrée, la balance commerciale entre l’Allemagne et la Chine penche désormais nettement en faveur de la seconde. « Les excédents allemands se réduisent, notamment dans l’automobile tandis que les excédents chinois dans l’électronique continuent à croître », résume Stéphane Colliac. Les produits allemands ont aussi perdu des parts de marché au profit de biens chinois, dans les importations européennes de bien à forte valeur ajoutée. De 2020 à 2022, leur part est passée de 16,4 à 15,5 %, quand les produits chinois grimpaient de 10,4 % à 13 %. Dans les machines, la part des importations chinoises est passée de 9% à 11,4 %, tandis que celle des produits allemands reculaient de 22,1 % à 20,5 %.

Avec la guerre en Ukraine, l’industrie allemande s’est découvert une nouvelle fragilité sur son approvisionnement énergétique, stratégique pour les secteurs gourmands en gaz de la chimie ou de la sidérurgie, autre pilier du modèle allemand. Dans les secteurs très consommateurs en énergie, la production industrielle reste vingt points en dessous de son niveau de 2021. Alors que le coût de l’électricité, selon Eurostat, est près du double de celui payé en France par les industriels les plus électro-intensifs, un sondage réalisé par la chambre de commerce et d’industrie allemande a affolé les milieux patronaux : quatre entreprises sur dix de plus de 500 salariés – soit une bonne partie du fameux Mittelstand – réfléchissent à développer leurs activités à l’étranger plutôt qu’en Allemagne ou ont déjà commencé à le faire, à cause des prix de l’énergie. Pour l’ensemble de l’industrie, le nombre d’entreprises envisageant de délocaliser est passé à 32 % contre 16 % un an auparavant. 

Réaction en ordre dispersé du gouvernement 

De l’autre côté du Rhin, cette sous-performance a ravivé les craintes de voir l’économie allemande s’enfoncer dans un régime de croissance molle durable. Mi-août, le magazine économique The Economist a résumé une partie du sentiment des milieux économiques, en s’interrogeant sur « le retour de l’homme malade de l’Europe », en référence à la mauvaise passe dans laquelle se trouvait l’Allemagne au sortir de la réunification. Les inquiétudes montent aussi de ce côté-ci du Rhin. « J’entends certains se réjouir des difficultés allemandes. Ce n’est jamais bon pour nous d’avoir une Allemagne affaiblie », a déclaré Bruno Le Maire lors de la Rencontre des entrepreneurs de France, organisé fin août par le Medef.

Le gouvernement allemand cherche la parade. Mais sans vraiment convaincre pour l’instant. Au mois d’août, la question de débloquer des subventions sur le prix de l’électricité payé par les industriels a donné lieu à un bras de fer au sein de la coalition gouvernementale entre le ministre de l’Économie (Vert) Robert Habeck et son collègue des Finances Christian Lindner, gardien de l’orthodoxie budgétaire. Le conflit a pour l’instant tourné à l’avantage du second. Depuis, un plan de 7 milliards d’euros de baisse d’impôt, notamment pour relancer la construction a été débloquée. Le chancelier Olaf Scholz promet aussi une bataille de simplification, un domaine dans lequel le pays a beaucoup moins progressé que la France ces dernières années, et une accélération des procédures administratives, pour déployer au plus vite les éoliennes et parcs solaires dont le pays a besoin au plus vite pour pallier sa dépendance au gaz. Remise en cause sur ses forces traditionnelles, l’Allemagne conserve un atout pour rectifier le tir : ses marges budgétaires, à condition de les mobiliser. 

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