[Covid-19, la bataille de la production] Le textile sauvé par les masques

Comment l'industrie textile française a-t-elle vécu la crise du Covid-19 et le confinement ? Mal, sans surprise. Hormis quelques exceptions ça et là, la quasi totalité du secteur s'est effondrée et ne tient plus que grâce à la production de masques réutilisables. Eclairage avec Yves Dubief, président de l'Union des Industries Textiles et de la société vosgienne Tenthorey.

Réservé aux abonnés
métier à tisser Tenthorey
Figure d'exception dans l'industrie textile, l'entreprise vosgienne Tenthorey a peu subi de perte d'activité durant la crise.

Comme toutes les industries françaises, le textile a été lourdement touché par la crise du Covid-19. Le secteur, qui emploie habituellement 60 000 personnes et réalise 14 milliards d'euros de chiffre d'affaires annuel, dont plus de 9 milliards à l'export, a vu son activité s'écrouler. Après de premières semaines extrêmement difficiles, elle s'est stabilisée à un niveau situé entre 20 % et 30 % de la normale.

"Un grand nombre d'entreprises ont arrêté de tourner dès le début de la crise, à cause du confinement, explique Yves Dubief, président de l'Union des Industries Textiles et de la société vosgienne Tenthorey, à L'Usine Nouvelle. Beaucoup d'autres ont rapidement suivi, en raison de la chute des commandes".

Presque toutes les filières textiles touchées

La quasi totalité des filières textiles a été affectée. Les entreprises travaillant avec le tourisme, comme les confectionneurs de linge de maison, ont vu leur activité s'effondrer d'environ 90 %. -70 % enregistrés chez les fabricants de carbone tissé, qui fournissent l'aéronautique, -80 % pour les sociétés travaillant avec l'automobile. "Les producteurs de tissus pour la construction sont également touchés. Tout comme, bien entendu, la mode", précise Yves Dubief. La réouverture des magasins devrait permettre à cette dernière de rebondir.

Vos indices
Indices & cotations
Tous les indices

"Globalement, presque tout le secteur est ébranlé. Seule la filière qui fabrique des équipements pour les professionnels de santé s'en tire bien", ajoute-t-il. Ainsi, pour s’adapter aux règles sanitaires imposées par l’épidémie, le fabricant de textiles orthopédiques Thuasne - qui dispose en France de plusieurs sites à Saint-Etienne (Loire), un en Isère et de bureaux en région parisienne à Levallois-Perret (Hauts-de-Seine) - n’a pas traîné. Selon les postes, les modalités ont été différentes mais l’activité ne s’est jamais arrêtée au sein de l'entreprise de taille intermédiaire (ETI), même si elle a ralenti.

Malgré le déconfinement, l'industrie textile reste touchée par l'absentéisme, un certain nombre de salariés préférant continuer à garder leurs enfants. "Vu la chute d'activité, cela n'est pour l'instant pas un problème, commente Yves Dubief. À vrai dire, le secteur tient uniquement grâce à la confection de masques. En deux mois, nous sommes passés de zéro à entre 4 et 5 millions d'unités produites chaque jour".

Pérenniser la production française de masques textiles

Loin de s'arrêter, cette production doit être pérennisée après la fin de la crise. "Partout en France, elle sécurise plus de 10 000 emplois. Contrairement à l'import, les délais de livraisons sont toujours respectés, avance Yves Dubief. On utilise du tissu recyclable, et on garantit une traçabilité sanitaire ainsi qu'un prix à l'usage moyen compris entre 15 et 20 centimes. Aujourd'hui nous voulons nous adresser aux collectivités : dans les prochaines semaines, continuez à commander français pour vos masques. Choisissez la meilleure option pour notre économie."

Le textile en appelle également à l'État. "Les règles d'indemnisation du chômage partiel doivent rester les mêmes jusqu'à l'été, et nous devons être associés aux futurs plans de soutien de l'industrie", demande Yves Dubief. Le secteur espère faire revenir rapidement la clientèle en sécurisant les magasins (avec des protections et du gel), ainsi qu'une réouverture rapide des aéroports, le "travel retail" représentant une manne financière importante. L'après crise pourrait également être l'occasion d'entamer la relocalisation de certaines filières, comme la production de laine ou de lin. "Cette décision s'inscrirait dans une démarche de développement durable : moins de transports, donc moins de consommation d'énergie et de pollution, pour un textile plus propre", imagine Yves Dubief.

La société Tenthorey relativement épargnée

Relative exception dans un secteur si durement touché, l'usine Tenthorey d'Éloyes (Vosges), qui conçoit des étoffes et des sacs, a été relativement épargnée. Depuis presque un mois, le site d'environ 13 000 m², qui emploie une cinquantaine de personnes et réalise un chiffre d'affaires annuel de 10 millions d'euros, a retrouvé une activité quasi normale. "Nous avons fait appel au chômage partiel entre le 24 mars et le 15 avril. Depuis, nos capacités sont remontées à presque 100 %, raconte Yves Dubief. Cela ne changera pas tant que l'on continuera à fabriquer des masques, qui représentent désormais un quart de notre production. Nous avons également eu recours à un prêt garanti par l'État. Tout s'est très bien passé avec les banques et l'administration, que ce soit pour le chômage partiel et le report des charges. Seul bémol, les codes d'assurance-crédit de nos clients et partenaires ont été reportés ou annulés."

La société n'a pas non plus subi d'importants surcoûts concernant la mise en place de protocoles de sécurité. Vaste comparé au nombre de salariés qu'il accueille, le site possédait déjà des espaces de travail éloignés les uns des autres. Situé en campagne, il n'est desservi par aucun transport en commun, ce qui réduit les risques de propagation du Covid-19. "On a rapidement trouvé une solution de garde d'enfants, et il n'a pas été difficile d'espacer les bureaux, explique Yves Dubief. Lorsque le travail se termine, chaque équipe nettoie ses postes. La désinfection, réalisée par un prestataire, a vu ses horaires doubler. On fournit des masques, du gel et des gants aux employés. Cela représente un surcoût d'environ 1 000 euros par mois. Ce n'est pas grand chose, vu que l'activité a repris".

Newsletter La Quotidienne
Nos journalistes sélectionnent pour vous les articles essentiels de votre secteur.