C’est l’un des dossiers industriels qu’Emmanuel Macron connaît sur le bout des doigts. Ce 24 décembre 2014, celui qui était alors ministre de l’Economie fait le déplacement en personne dans l’usine d’Arc, à un jet de pierres de la ville de Saint-Omer (Pas-de-Calais), pour annoncer la bonne nouvelle aux salariés : la reprise du géant verrier, proche du dépôt de bilan, par le fonds d’investissement américain PHP.
L’issue s’est scellée quelques jours plus tôt, lors d’un dîner à l’Elysée. Sur la douzaine de fonds qui examinent le dossier depuis des mois, deux restent en course pour sauver l’entreprise familiale poussée au bord du gouffre par une série d’investissements hasardeux et l’arrêt du cristal, sa principale machine à cash, mis à mal par les réglementations anti-plomb. Le premier, HIG, promet une sévère cure d’austérité, avec 2 000 suppressions d’emplois. Le second, Peaked Hill partners (PHP), qui a réussi in extremis à boucler son offre grâce à l’apport du financier Dick Cashin sur ses deniers personnels, mise sur le maintien des capacités de production françaises quasi sans casse sociale.
Un coût social faramineux
Dans les salons de la présidence, le choix est vite tranché en faveur de la deuxième solution. Pas question de détruire des milliers d’emplois. Et encore moins dans les Hauts-de-France, où la puissante maire de Lille Martine Aubry souffle déjà sur les braises des députés frondeurs à François Hollande. Pour certains protagonistes, le ministre de l’Economie de l’époque conserve pourtant des doutes sur la solidité du projet industriel du repreneur. «Mais Emmanuel Macron a pris l’engagement de sauver Arc, il soutiendra l’entreprise jusqu’au bout», considère un des acteurs du dossier.
L’Etat n’est pourtant pas au bout de ses peines. Arc a vite remboursé le premier prêt. Depuis 2019, cinq autres prêts directs ont été débloqués pour venir au secours du verrier nordiste, auxquels s’ajoutent les moratoires sur la dette fiscale et sociale. Plutôt que politique, le soutien de l’Etat est surtout pragmatique. «En comptant l’impact sur les sous-traitants, les conséquences d’une fermeture seraient faramineuses pour le territoire. Cela coûte tout simplement moins cher aux finances publiques de soutenir l’entreprise», pointe Agnès Pannier-Runacher, ancienne ministre de l’Industrie, qui avait pourtant juré en 2021 que l’intervention publique serait «la dernière». «Il est complètement inenvisageable d’abandonner le groupe à son sort», abonde Philippe Beauchamps, élu régional des Hauts-de-France.

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Les banques aux abonnées absentes
Si l’Etat est devenu le premier créancier de l’entreprise, c’est d’abord faute de mieux. Lors du rachat en 2015, les banques ont dû renoncer à près de 300 millions d’euros de créances. Depuis, elles traînent les pieds pour s’engager sur des prêts bancaires, tout comme Bpifrance qui se tient à l’écart du dossier. L’entreprise a dû menacer de recourir à la Banque de France pour ses opérations courantes pour que l’Etat fasse pression sur un établissement bancaire – la Bred – et lui ouvre un compte. Pour se financer, l’entreprise mobilise des financements sur stock, du crédit-bail et a obtenu des prêts d’Ikea, l'un de ses clients – remboursés depuis – ou de sa filiale chinoise. Faute de banque prêteuse toujours, l’entreprise n’a pas pu obtenir de prêt garanti par l'Etat (PGE) pendant la pandémie. «Les 140 millions d’euros prêtés en direct par l’Etat paraissent des montants énormes. En réalité, ils correspondent, ni plus ni moins, au montant que l’entreprise aurait pu demander en PGE. Arc n’a pas été mieux servie que d’autres», démine un proche de l’entreprise.
Du côté des investisseurs privés, le fond souverain russe qui devait injecter des centaines de millions d’euros en 2016 pour moderniser le site a traîné les pieds pour apporter ses mises, peu rassuré par les chiffres. Par chance, pour une fois, les Russes sont sortis juste avant l’invasion de l’Ukraine, négociant la cession de l’usine russe d’Arc en échange d’un abandon de ses créances. Les soubresauts de la conjoncture n’expliquent pas tout. Après le rachat, le groupe a «fait connerie sur connerie», juge sans nuance un observateur. La stratégie était de saturer les fours. Pour y parvenir, Arc a cassé ses prix et cherché à comprimer ses coûts en devenant ultra-flexible. «C’était oublier qu’une verrerie est un porte-avion, pas un hors-bord. L’organisation a encore plus fait grimper les coûts fixes», grince un ancien d’Arc. L’équipe de direction a été complètement remaniée depuis, avec l’arrivée du PDG Nicholas Holder. «Dans l’industrie, le retard pris ne se rattrape pas», regrette un expert de la restructuration d’entreprises.
De quoi donner l’impression d’un puits sans fond ? Tant que ses comptes ne seront pas repassés dans le vert sur trois exercices, le groupe verrier a peu de chance de convaincre à nouveau des banques de le suivre, considèrent plusieurs sources. Une perspective encore lointaine en l’état. «Il est peu probable que nous retrouvions des relations bancaires significatives l’année prochaine», euphèmise Cécile Delcloy, la DRH d’Arc.
Le soutien indéfectible de l'Actionnaire
Or, parmi tous les acteurs du dossier, la lassitude commence à pointer. La région des Hauts-de-France, qui a consenti deux prêts de 12 millions d’euros puis un dernier d’un million, à côté de la communauté d’agglomération de Saint-Omer (Capso) estime avoir «aidé à la hauteur de ses moyens, et même d'un peu au-delà». Mettre davantage ? «On a des très bonnes communications avec l’entreprise. Mais on se doit d’avoir un budget équilibré. Nous ne pouvons pas axer tout en défensif», remarque l’élu de la région Philippe Beauchamps.
Au sein de l’Etat aussi, des doutes ont émergé. A l’été 2021, les échanges ont été musclés avec la ministre de l’Industrie Agnès Pannier Runacher lorsqu’elle a découvert que le verrier courrait à nouveau après sa trésorerie. A cause des ratés de l’externalisation du cartonnage et de l’implantation d’un nouveau logiciel de gestion des stocks, 25 000 palettes se sont perdues dans l’usine, provoquant des retards de livraisons en pagaille. Au total, une trentaine de millions d’euros de trésorerie envolés. «En termes de process opérationnel, vous aviez Ascoval, où un patron a redressé de manière faramineuse la situation. Et Arc qui avait toujours plus de mal à délivrer», raconte une source ministérielle, même si la ministre a fini par valider un nouveau prêt, après avoir mené un audit, fin 2021. Depuis, l’Etat a négocié un plancher minimal de trésorerie, en dessous duquel des mesures devront être mises en œuvre de façon quasi automatique…
Les emplois en jeu n’ont pas empêché l’Etat de laisser tomber l’enseigne Camaïeu ou le papetier Arjowiggins. Dans le dossier Arc France, un autre élément fait incontestablement pencher la balance : la présence indéfectible de l’actionnaire. Golden Boy de la finance new-yorkaise, ancien membre de l’équipe olympique d’aviron aux JO de Montréal, diplômé d’Harvard et philanthrope comme il se doit, l’Américain Dick Cashin pensait faire une bonne affaire en investissant 58 millions d’euros de sa fortune personnelle pour prendre le contrôle du géant mondial des Arts de la table.
Depuis, le président de One equity partners a réinjecté près de 200 millions d’euros supplémentaires pour éponger les besoins financiers du groupe, dont il est devenu l’unique actionnaire. A chaque soutien de l’Etat, il a fait un chèque identique. «Des efforts considérables ont été exigés de sa part. L’Etat se montre plus dur avec des individus qu’avec des fonds d’investissement», grince un de ses proches. Pourrait-il lui aussi se lasser ? «Avant de songer à la sortie, il veut stabiliser la situation», pointe un membre de son entourage. Tant que l’actionnaire répondra présent, difficile pour l’Etat de renâcler à une renégociation de la dette. L’avenir d’Arc se joue en grande partie à New York.
A suivre sur L'Usine Nouvelle : épisode 3, L'éternel soutien fragilisé par la réindustrialisation des Hauts-de-France.
Rendez-vous jeudi 12 octobre.
Lisez ou relisez l'épisode précédent : Pourquoi le verrier Arc se trouve de nouveau sous haute surveillance de l'Etat



