Dans sa mairie d’Arques (Pas-de-Calais), l’édile Benoît Roussel doit fouiller dans ses photos pour faire le décompte des déplacements de ministres sur sa commune. Quatre visites en moins de deux ans, dont la dernière en avril 2023, du ministre de l’Industrie Roland Lescure avec toujours la même destination : l’usine d’Arc France, qui s’étend sur près de 200 hectares de l’autre côté du rond-point Jacques Durand, du nom de l’ancien dirigeant du groupe.
L’immense usine, toujours le huitième plus grand site industriel de France avec ses 4500 salariés dans le Pas-de-Calais, reste sous étroite surveillance des pouvoirs publics. Au bord du dépôt de bilan, le fleuron des arts de la table a été racheté en 2015 par un riche investisseur américain, Dick Cashin. Huit ans plus tard, le redressement du groupe s’apparente encore à une longue course d’obstacles. Effacée lors du rachat, sa dette s’est alourdie de près de 380 millions d’euros de nouvelles créances à fin 2021. Et le groupe verrier n’a jamais vraiment quitté le Comité interministériel de restructuration industrielle (CIRI), la petite cellule de hauts fonctionnaires chargés d’épauler les entreprises en difficulté à Bercy.
Des rendez-vous réguliers à Bercy
Depuis quelque temps, cette vigilance s’est même intensifiée, d'après Bercy. C’est toutes les deux semaines en moyenne que les équipes du CIRI se retrouvent avec la direction du groupe pour passer au crible chiffres de ventes, échéances de remboursement et soucis d’approvisionnement en énergie. «Cela reste une entreprise en retournement. Il y a un travail opérationnel à mener, mais nous y croyons», résume un des connaisseurs du dossier au ministère de l’Economie. En avril dernier, l’Etat a débloqué un nouveau prêt de 10 millions d’euros pour aider l’entreprise à faire face à ses échéances.
Or depuis le début de l’été, un nouveau choc est venu percuter le leader mondial des arts de la table. Avec l’inflation, renouveler leurs assiettes chez Ikea (près de 12 % du chiffre d’affaires d’Arc) ou leurs verres Cristal d’Arques, la marque plus haut de gamme du verrier, n’est plus une priorité pour les ménages. Pour éviter de gonfler ses stocks, le groupe a dû réduire sa production. Un vrai problème car «l’industrie verrière est une industrie de frais fixes. Pour gagner de l’argent, il faut pouvoir saturer les fours», résume un ancien directeur de l’entreprise.
Dans l’usine, chacun des neuf fours est désigné par une lettre, peinte sur la façade. Rallumés au printemps, après un premier arrêt pour cause de flambée des prix du gaz, les fours H et P ont été arrêtés en juin, maintenus à chaud pour pouvoir redémarrer facilement. Le premier ne redémarrera que fin octobre, un mois plus tard que prévu, le second début 2024. Un troisième, le N, s’arrêtera deux mois, à partir de novembre. Mis bout à bout, en y ajoutant la fermeture définitive en début d’année du four D collé au parking de l’Intermarché, ces arrêts devraient faire chuter en dessous des 160 000 tonnes la production de verre de l’usine en 2023. «Du jamais vu», selon le secrétaire général du CSE Patrice Bollengier, entré en 1987 dans l’entreprise.
La crise de trop ? Le groupe a déjà été percuté, comme beaucoup, par la pandémie, puis la flambée des prix de l’énergie. S’y est ajouté la guerre en Ukraine, alors qu’un four de l’usine produisait exclusivement pour les marchés russes et ukrainiens. «La demande semble se stabiliser, veut croire la DRH d’Arc France Cécile Delcloy, jointe par e-mail. Nous constatons une dynamique de projets chez nos clients. Surtout nous n’avons pas perdu de parts de marché». Pour l’instant, il n’y a pas péril en la demeure, jure la direction. Depuis un an, le groupe, qui n’a pas déposé ses comptes pour 2022, assure être sur la bonne trajectoire. «L’entreprise a fait sa meilleure performance de tous les temps l’an dernier», défend un banquier d’affaires au fait du dossier. Depuis janvier, elle a dégagé près de 30 millions d’Ebitda. Du mieux, même si cela ne suffit pas à couvrir tous ses coûts, notamment ses échéances.
Le coup de pouce du chômage partiel
Pour les syndicats, ces résultats sont en trompe l’œil. Après des années de baisse de ses tarifs, le groupe a réussi en 2022 à regonfler ses prix, un petit exploit sur un marché où la concurrence est mondiale. «On gagne plus d’argent sur ce qu’on vend, surtout parce que la masse salariale a baissé», considère pour sa part Grégory Leblond, délégué syndical Sud. Sans plan social, les effectifs ont fondu. Depuis début 2022, ils sont passés de 5460 équivalents temps plein à 4460 selon le décompte des syndicats, alimentés par les départs en retraite et la quasi disparition du recours à l'intérim dans l’usine. Pour réduire ses frais fixes, le verrier compte par ailleurs beaucoup sur le chômage partiel, négocié dans le cadre d’un accord sur l’activité partielle de longue durée (APLD), porté de un à deux jours par semaine jusqu’à la fin de l’année. De quoi économiser près de deux millions d’euros par mois selon les calculs des syndicats. Mais l’accord expire début 2025, et même plus tôt pour certains salariés.
Pour Gregory Leblond, «cela nous laisse une année pour nous redresser». Et si la demande ne redémarre pas d’ici là ? Le verrier nordiste pourrait devoir à nouveau négocier un nouveau plan de refinancement, à plus ou moins longue échéance, considèrent plusieurs proches du dossier. «C’est frustrant», démine un bon connaisseur du sujet, mais «il n’y a plus de besoin d’apport en cash, même s’il faudra peut-être réaménager des échéances de remboursement». De quoi éviter d’ajouter de la dette à la dette. Les créanciers publics, qui ont déjà validé un étalement jusqu'en 2028 de leurs dettes, se retrouveront en première ligne.
Tensions sur l'approvisionnement en énergie
La ligne de flottaison reste fragile. Signe de la nervosité ambiante : l’hiver dernier, l’Etat a dû appuyer Arc dans ses négociations avec Engie. Le fournisseur réclamait au verrier de payer en avance sa facture de gaz et de provisionner un an de consommation. «Ils avaient une position très dure», relate un avocat. L’Etat a fini par apporter sa garantie. Cet été, c’est le montant des pénalités liées à son contrat d’approvisionnement en électricité au tarif de l’Arenh qui a affolé la direction du groupe. En catastrophe, elle a loué de gros chauffages pour flamber l’électricité qu’elle s’était engagée à consommer. Les syndicats ont été envoyés au front dans les médias. L’affaire s’est réglée en moins de 24 heures, après une explication de texte entre le fournisseur d'électricité, le verrier et Bercy qui plaide l’incompréhension dans le calcul des pénalités alors qu’«elles ne dépassent jamais le coût de l’électron consommé». Le groupe négocie toujours son contrat d’électricité pour l’an prochain.
Des investissements dans l'usine réalisés, mais...
Le scénario n’est pas écrit d’avance. «L’entreprise est dans une situation incomparable par rapport à celui dans lequel elle se trouvait en 2015. L’équipe actuelle autour du PDG Nicholas Holder a fait le job», jure un banquier d’affaire. A la hâte, la direction a repositionné l’usine nordiste sur les produits à plus forte valeur ajoutée depuis fin 2022. Les produits dégageant une plus faible marge, comme les hublots de machines à laver, ont été transférés sur l’usine émiratie d’Arc, qui possède deux autres usines à l’étranger en Chine et aux Etats-Unis.
Au niveau opérationnel, des investissements ont été faits pour moderniser l’usine. «Aucune usine ne maîtrise autant de techniques verrières différentes dans le monde. C’est un bijou», se remémore un ancien cadre du groupe. Depuis vingt ans, le bijou en question a cumulé les retards d’investissement. Des efforts ont été faits pour automatiser la logistique et accélérer les changements de production. En 2021, un audit confié à la demande de Bercy par un ancien directeur industriel a conclu que l’outil industriel avait toujours un avenir. «Globalement, les auditeurs ont été agréablement surpris. Malgré les contraintes financières, l’usine est opérationnelle», pointe un des syndicalistes qui y a eu accès à son contenu.
Mais d'opérationnelle à compétitive, il y a encore un pas. De rustines en à bouts de chandelle, l’usine peine à tenir sa course à la concurrence. Une navette autonome qui a été acquise pour déplacer les stocks est hors service, car les palettes, achetées au moins cher, n’y rentrent pas. Le laser qui devait souder automatiquement les verres à pied ne fonctionne pas non plus. «On a perdu l’expérience pour mener ces transformations», s’inquiète Patrice Bollengier, cheveux attachés en catogan devant les piles d’assiettes du magasin d’usine. Dernièrement un nouveau sujet l’inquiète : des problèmes de qualité sur les pots de moutarde livrés à Unilever, l’un des trois grands marchés du groupe avec les produits pour l’hôtellerie restauration et la grande distribution. «Le risque de voir le site s’étioler peu à peu» s’alarme-t-il.
A suivre sur le site de L'Usine Nouvelle : épisode 2, L'Etat, banquier d'Arc. Rendez-vous mercredi 11 octobre.



