Comment Airbus digitalise ses livraisons d'avions

Face aux mesures sanitaires imposées dans le monde, Airbus a mis en place un processus de livraison très numérisé. Une initiative promise à se généraliser.

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Mi-avril, l’avionneur européen a livré à Pegasus Airlines trois A320neo, avec pour seule présence physique la venue de deux pilotes.

Si l’assemblage des avions est maintenu chez Airbus, à hauteur de 70 %, encore faut-il pouvoir les livrer malgré les mesures sanitaires et les restrictions en matière de déplacements suite à l’épidémie de Covid-19. C’est pour assurer la continuité de son activité jusqu’à la livraison des appareils que l’avionneur européen met en œuvre depuis la mi-mars un processus inédit de "livraison électronique" d’avions.

L’industriel a dévoilé cette nouvelle approche en annonçant pour l’occasion une première dans l’histoire de l’aéronautique : la livraison 100 % digitale de trois A 320neo pour la compagnie turque Pegasus Airlines, effectuée à la mi-avril, avec pour seule présence physique la venue de deux pilotes.

"Nous avons commencé à travailler sur la digitalisation de la livraison des avions il y a deux ans, assure Alain Vilanove, le vice-président chargé des livraisons contractuelles chez Airbus. Je pense que cette crise va accélérer ce processus, d’autant qu’il permet aux compagnies aériennes de réaliser des économies."

Pour Airbus, l’enjeu est stratégique à l’heure où les demandes de reports, voire d’annulations, de commandes se multiplient depuis plusieurs semaines. Parvenir à livrer les avions assemblés malgré la généralisation des mesures sanitaires et des contraintes liées au confinement, permet à l’avionneur d’encaisser le solde du paiement de ces appareils. De quoi juguler en partie la baisse attendue de son chiffre d’affaires cette année. Et, en cascade, d’assurer les paiements que l’avionneur doit à ses sous-traitants.

Avec cette initiative, Airbus envoie avant tout un message aux compagnies aériennes : il est désormais possible de réceptionner des appareils en limitant tout ou partie des contacts humains, et ce, dans tous les sites d’assemblages du groupe (France, Allemagne, États-Unis, Canada et Chine). Un nouveau processus qui relève de la gageure tant la livraison d’avions constitue en temps normal une étape longue et complexe. Rencontres entre les équipes commerciales et celles du client, réception technique de l’avion (TAC), transfert du titre de propriété lors d’une cérémonie, vol de convoyage…

Inspection par écrans interposés

Comment Airbus s’y prend-il pour livrer des avions garantis sans coronavirus ? Dans le cas de figure où une compagnie aérienne souhaite faire venir physiquement ses équipes commerciales, le groupe a privatisé des hôtels à Toulouse (Haute-Garonne) et à Hambourg (Allemagne) pour les accueillir en toute sécurité dans un environnement confiné, allant même jusqu’à sélectionner du personnel pour assurer la cuisine. "Nous avons mis en place des moyens de transport dédiés, nettoyés plusieurs fois par jour, pour les acheminer jusqu’aux centres de livraisons", précise Alain Vilanove.

Là, pour limiter les contacts, les salariés d’Airbus ont été divisés en deux équipes, rouge et bleu, assurant l’accueil des clients alternativement le matin et l’après-midi. Prise systématique de la température, respect des gestes barrières et des distances entre chaque personne, lavage des mains régulier, port du masque obligatoire, mise en quarantaine immédiate d’un salarié en cas de doute… Airbus multiplie les mesures pour limiter la présence du virus au sein de ses centres de livraison.

Mais c’est surtout au niveau des étapes critiques de la livraison qu’Airbus a dû vraiment innover pour virtualiser la livraison d’avions. En particulier au niveau des tâches de réception technique de l’avion (TAC), comprenant entre autres l’inspection de l’avion, le vol d’essai d’acceptation, les retouches de dernière minute… Les équipes des clients et celles de l’avionneur échangent dans des pièces séparées par écrans interposés. "Aujourd’hui, on se réunit autour d’une table virtuelle", résume Alain Vilanove. En outre, la compagnie peut, si elle n’est pas en mesure d’acheminer ses équipes, déléguer à Airbus ou à une tierce partie, le soin d’assurer cette étape. C’est l’option prise par Pegasus. Une possibilité qui existait déjà et qui pourrait très vite se généraliser. Le groupe réfléchit en outre à mettre en œuvre des outils vidéo pour mener des inspections visuelles à distance, qui doivent pour cela être approuvés par la procédure qualité.

Transfert électronique de titre de propriété

L’étape suivante, tout aussi critique, passe elle aussi à la moulinette numérique : Airbus a mis au point le transfert électronique de titre de propriété (appelé ToT électronique), en lieu et place de la traditionnelle cérémonie protocolaire. Une étape désormais fondée sur la plate-forme collaborative sécurisée e-SalesContracts. Décorrélée du paiement de l’avion, elle rassemble en temps réel toutes les transactions contractuelles, jusqu’à la signature numérique à distance. "Vous pouvez acheter un avion avec votre smartphone, même si vous êtes sur votre voilier en pleine mer de Chine, s’amuse Alain Vilanove. La signature est reconnue juridiquement et le process est très robuste." L’avionneur a effectué une cinquantaine de ToT électronique ces quinze derniers mois.

L’avion, qui a préalablement été nettoyé près d’une journée durant par des équipes spécialisées – et deux fois par jour pendant la phase de livraison –, peut enfin effectuer son vol de convoyage. C’est évidemment la seule étape qui, tant que les avions ne sont pas autonomes, requiert la présence physique du client, via deux pilotes. Au final, l’ensemble de ce nouveau processus de livraison digitalisé tend à rallonger les délais : celle d’un A 320 passe d’environ 5 à 7 jours et celle d’un long-courrier de 8-10 jours à 12-15 jours. Mais avec lui, Airbus peut espérer maintenir une bonne partie de ses livraisons. La convivialité en moins.

La crise accélère l’attrait de Skytra

L’effondrement du trafic aérien pourrait accélérer l’essor de la toute nouvelle filiale d’Airbus : Skytra. Créée en janvier à Londres, elle offre des outils financiers de couverture aux compagnies aériennes face à la volatilité des prix des billets d’avion. "Dans le contexte du Covid-19, nous utilisons notre base de données, contenant 83 % des billets vendus en valeur partout dans le monde, pour aider nos clients à analyser la situation, explique Élise Weber, sa cofondatrice. Nous produisons des indices montrant les revenus par région, l’évolution des prix des billets et notamment les réservations effectuées pour des vols dans les prochains mois." Une aide précieuse pour établir les prix les plus justes. Alors que la prise en compte du risque promet de devenir la priorité des compagnies aériennes, l’offre de Skytra pourrait séduire nombre d’entre elles.

 

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