Chips Act et IRA : comment la politique de Joe Biden a séduit les industriels européens

Depuis deux ans, les investissements dans de nouvelles usines explosent aux Etats-Unis. Les industriels français mettent les bouchées doubles pour en profiter.

Réservé aux abonnés
Image d'illustration de l'article
Air Liquide prévoit d'investir dans une unité au Texas pour fournir de l'azote et de l'oxygène.

Les États-Unis sont le pays où Estelle Brachlianoff, la PDG de Veolia, «passe le plus de temps» en ce moment. Et pour cause. Le géant mondial de l'eau y nourrit de grandes ambitions, avec un doublement espéré de son chiffre d'affaires d'ici à 2030. Remporté fin 2023, le contrat de 167 millions de dollars pour fournir en eau purifiée la nouvelle usine de puces de Samsung au Texas en est l'une des briques.

Veolia n'est pas le seul groupe européen à accélérer outre-Atlantique. Au-delà de ses coûts d'énergie plus faibles et de la taille de son marché domestique, l'économie américaine ajoute un atout de taille aux yeux des industriels européens : une accélération inédite des investissements dans les infrastructures, mais aussi dans le tissu industriel.

En deux ans, les dépenses de construction de nouvelles usines ont plus que doublé aux États-Unis, y compris en tenant compte de l'inflation des coûts des chantiers. Mis en place à l'été 2022, le Chips act et l'Inflation reduction act (IRA) ont fléché des centaines de milliards de dollars d'aides publiques vers la relocalisation d'usines de semi-conducteurs et les technologies vertes. Les entreprises européennes ne sont pas les dernières à en profiter. Selon les données de Trendeo, 27% des investissements à l'étranger annoncés par des sociétés européennes ont visé les États-Unis en 2024, alors que la moyenne tournait autour de 10% depuis 2016.

Ces plans massifs se révèlent d'une efficacité déconcertante aux yeux des industriels. «On a remis au départ un dossier d'une dizaine de pages et on devrait recevoir la réponse finale en moins d'un an», pointe un industriel, qui attend le feu vert du Department of Energy afin d'obtenir une subvention de 500 millions de dollars pour un projet de décarbonation. En parallèle, devrait s'y ajouter un crédit d'impôt proche de 85 millions de dollars durant douze ans pour rentabiliser ses coûts opérationnels.

Vos indices
Indices & cotations
Tous les indices

Investissements en cascade

Afin de maximiser les crédits d'impôt dans le cadre de l'IRA, les industriels sont encouragés à investir dans des localités défavorisées et à produire davantage sur place. De quoi provoquer des investissements en cascade dans toute l'industrie américaine. «On a un alignement parfait des étoiles, ce qui nous permet d'accélérer», reconnaît Matthieu Giard, le vice-président du pôle Amériques d'Air Liquide, qui compte déjà 20000 salariés sur place.

Le groupe va ainsi construire une usine de gaz de haute pureté à côté de l'usine de semi-conducteurs de Micron, dans l'Idaho. Même si les projets prennent plus de temps, les subventions pour la décarbonation de l'industrie devraient aussi soutenir le développement américain d'Air Liquide. Le groupe est sur le rang pour réaliser au Texas le plus gros investissement de son histoire, à 850 millions de dollars, avec la construction d'une usine d'oxygène chargée d'alimenter le futur site d'hydrogène bas carbone d'ExxonMobil.

Les retombées se font ressentir chez de plus petits acteurs aussi. La PME angevine Stif doit ouvrir avant la fin de l'année son usine de San Antonio, toujours au Texas, pour y construire notamment les plaques anti-explosion des batteries de stockage produites par Tesla. «Sur nos marchés de niche, on compte peu de sites de production aux États-Unis. Nous nous devions de produire localement et de suivre le mouvement protectionniste mondial», reconnaît José Burgos, le PDG de Stif.

La disponibilité de la main d'oeuvre, un frein 

Le rythme élevé des investissements devrait se maintenir encore. «Même si, pour le moment, la hausse ne se voit pas dans les achats en biens d'équipement ou sur l'emploi», soulève Jean-Alain Andrivon, économiste chez Rexecode. Le fabricant d'équipements industriels Fives a déjà augmenté son chiffre d'affaires aux États-Unis, depuis 2019, de 465 millions à 1,1 milliard d'euros. Et la tendance ne devrait pas faiblir, selon son président Frédéric Sanchez. «Les projets dans l'industrie verte, soutenus par l'IRA, ne se convertiront en potentielles commandes pour nous qu'à partir de 2025. La hausse actuelle des investissements résulte davantage de la décision de relocaliser certaines fabrications. Enfin, les apports financiers dans l'automatisation visent à pallier le manque de main-d'œuvre», relate le patron de Fives, dont 40% des ventes ont lieu aux États-Unis.

Par ailleurs, l'État fédéral n'est pas le seul à soutenir de tels investissements. Pour le nouveau showroom de son usine près de Cincinnati (Ohio), Fives a bénéficié d'une subvention de plus de 50 % de ses dépenses, payée par l'État du Kentucky, dont est originaire J. D. Vance, le colistier de Donald Trump.

Parmi les projets annoncés dans le cadre de l'IRA et du Chips act, certains ont aussi pris du retard ou ont été mis en pause, le temps de clarifier les critères d'attribution des crédits d'impôt. Dans le secteur du biogaz, l'eldorado promis se fait attendre. «Depuis dix-huit mois, les seuls à intervenir sont les avocats fiscalistes. La moitié des 150 projets sur lesquels nous travaillons est en suspens», pointe Raphaël Le Deley, le directeur Amérique du Nord de Prodeval. Les financeurs attendent les précisions du contenu américain, qui augmenterait les aides de 30%minimum, à 50% en 2026. Des plateformes pour monétiser les crédits d'impôt à venir sont aussi en discussion.

La disponibilité de la main-d'œuvre constitue un autre frein plus complexe à surmonter. Dopé par la demande soutenue en engins de chantiers en tous genres, le fabricant de systèmes hydrauliques Poclain a agrandi son usine dans le Wisconsin, il y a quatre ans. «On veut rester proche de nos marchés. Mais beaucoup de nos clients délocalisent au Mexique car ils ne trouvent pas de personnels à embaucher», reconnaît Pierre-Antoine Bataille, le directeur local, qui réfléchit à une extension au Mexique. À proximité immédiate du moteur américain. #

HARRIS OU TRUMP, DES DIRIGEANTS CONFIANTS

L’incertitude sur la politique menée après l’élection présidentielle du 5 novembre ne refroidit pas les ardeurs des industriels européens. «Entre Kamala Harris et Donald Trump, nous sommes un peu agnostiques», jure un patron. Les mesures économiques restent floues dans les deux camps. En cas de victoire de Trump, beaucoup d’industriels estiment peu probable une remise en cause intégrale des subventions en faveur des technologies vertes, même si la question divise le Parti républicain. «Les États républicains du Sud-Est en sont les premiers bénéficiaires, il sera difficile de tout arrêter brusquement», considère un cimentier. L’ancien président a aussi promis une hausse de 10% de tous les droits de douane et jusqu’à 60 % pour les importations chinoises. Les groupes européens se tiennent déjà prêts. Un certain nombre ont finalisé leurs plans pour renforcer leurs approvisionnements américains. «Il n’y a plus qu’à appuyer sur le bouton», pointe l’un d’eux.

Abonnés
Le baromètre des investissements industriels en France
Nouvelles usines, agrandissement de sites industriels existants, projets liés à la décarbonation… Retrouvez dans notre baromètre exclusif toutes les opérations classées par région, par secteur industriel, par date d’annonce et de livraison.
Je découvreOpens in new window
Newsletter La Quotidienne
Nos journalistes sélectionnent pour vous les articles essentiels de votre secteur.