La présentation a été faite aux gouverneurs de la Banque centrale européenne (BCE) réunis dans le petit village d'Inari en Finlande début février. Elle nuance l’analyse de l’inflation des économistes, et largement servie par les entreprises depuis un an. Ces dernières ont largement justifié leur hausse de prix par la hausse de leurs coûts. Flambée des prix de l’énergie, des matières premières, pénuries de composants et augmentation des salaires, les facteurs de bouleversements de leurs structures de coûts n’ont certes pas manqué. Mais au final, en zone euro, la situation ne serait pas si pénalisante sur leurs résultats. Les données présentées aux membres de la BCE à Inari, selon des indiscrétions des participants recueillis par Reuters, montrent que les marges bénéficiaires des entreprises, plutôt que de diminuer, comme on pourrait s’y attendre lorsque les entrants augmentent... se sont élevées.
Une hausse des profits qui joue sur l'inflation
La hausse des profits aurait donc joué un rôle plus important qu’estimé sur l’inflation et les entreprises auraient augmenté leurs prix au-delà de leurs coûts, au détriment des salariés et des consommateurs. Les résultats de certaines grandes entreprises, comme L’Oréal qui affiche pour 2023 une hausse de son bénéfice de 24% portée par l’ensemble de ses marchés, ou Stellantis qui a pourtant réduit ses volumes, montrent que l’année n’a pas été mauvaise pour tout le monde. Une entreprise comme Danone qui a largement pâti de son retrait de Russie a tout de même atteint son objectif de marge de 12%. Selon Julien Marcilly, chef économiste chez Global Sovereign advisory, «ce sont les entreprises s’adressant aux consommateurs finaux, plutôt que celles du BtoB, qui ont le mieux pu bénéficié de la résilience de la consommation. Elle ne s’est pas effondrée en 2022, car les ménages ont ponctionné dans leur épargne post-Covid et certaines entreprises en ont profité».
Certaines entreprises, mais pas toutes. «Pour les secteurs très énergivores comme la chimie, la métallurgie, les industries extractives et le papier, il est plus difficile de croire que les profits ont augmenté, sauf à avoir un très fort pricing power», poursuit l’économiste. En réalité, les dynamiques sont très différentes d’un secteur à l’autre. Selon une modélisation de Global Sovereign advisory dans les quatre secteurs cités, la diminution de la rentabilité opérationnelle dépasse 5% du chiffre d’affaires. Pour ce qui concerne les entreprises françaises au global, le taux de marge des sociétés non financières a tout de même reculé, avec une moyenne de 31,4% de la valeur ajoutée en 2022, contre 34,2% en 2021. Mais selon une enquête de Refinitiv citée par Reuters, sur 106 entreprises européennes de la grande consommation (de Stellantis à Pierre & Vacances en passant par Hermès ou le distributeur Stockmann), la marge opérationnelle était en moyenne de 10,4%, un quart au-dessus de son niveau de 2019.
Des passagers clandestins
L’inflation a embarqué quelques passagers clandestins, qui en ont apparemment profité pour se refaire une santé. Fabio Panetta, membre du conseil d'administration de la BCE, a déclaré, d'après Reuters, que «les travailleurs avaient supporté le poids de la hausse des prix alors que, dans l'ensemble, les marges bénéficiaires des entreprises étaient restées stables, voire avaient augmenté dans certains secteurs». Le débat a été relancé en France à l’occasion des négociations commerciales. «C’est vrai que les matières premières alimentaires sont à la baisse depuis onze mois. Aujourd’hui, nous sommes à des niveaux qui ne sont pas plus élevés qu’avant la crise en Ukraine», estime Julien Marcilly. Cherchez l’erreur.
Mais les entreprises savent qu'avec des prix trop élevés, elles finiront par perdre des parts de marché et la réflexion commence d’ailleurs à gagner le secteur automobile. Enfin, le matelas d’épargne post-Covid va se déplumer, car les rémunérations, bien qu’en hausse, sont en deçà de l’inflation. Les profiteurs cachés de l’inflation devront rentrer dans le rang.



