Enquête

Les ingénieurs à la conquête du secteur de la santé

Longtemps réservée aux médecins, pharmaciens et biologistes, la santé s’ouvre aux ingénieurs sous l’effet de la transformation numérique, des innovations technologiques et du vieillissement de la population.

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Fabrication de vaccins Sanofi Marcy l'Etoile
À Marcy-l’Étoile (Rhône), le laboratoire pharmaceutique Sanofi a embauché Lila Doittau (Insa Toulouse 2014) comme coordinatrice de projets.

A 23 ans, Séfana Benfetita se dit « ravie ». Il y a trois mois, elle a signé son premier CDI chez MedSmart, une start-up d’une quinzaine de collaborateurs spécialisée dans l’e-santé. Son job ? Responsable produit & marketing d’un logiciel de gestion de cabinet pour des professionnels de santé (ostéopathes, psychologues...), lancé il y a quelques mois par l’entreprise. Diplômée de l’École supérieure d’ingénieurs Léonard de Vinci (Esilv) en 2022, elle y a suivi une majeure Santé Biotech. C’est dans le cadre de son stage de cinquième année qu’elle est entrée en contact avec sa nouvelle entreprise. « J’ai toujours été passionnée par la santé. J’ai raté le concours de médecine et finalement je me suis lancée dans des études d’ingénieure. D’une certaine façon, je boucle la boucle », s’amuse-t-elle, heureuse d’évoluer dans une start-up « où l’on peut occuper, par définition, des fonctions différentes et exercer des responsabilités diverses. »

Quête de sens, volonté d’évoluer dans un secteur ultra-technologique, effet Covid, à en croire les cabinets de recrutement, les jeunes ingénieurs n’ont jamais été aussi nombreux à vouloir intégrer des entreprises ou des start-up dans l’univers de la santé. « On peut clairement distinguer un avant et un après pandémie. De nombreux jeunes ingénieurs nous ont confié s’être livrés à de longues séances d’introspection pendant les confinements. Au-delà de la dimension salariale, dans un contexte où le chômage ne les concerne pas, ils souhaitent privilégier des carrières “utiles”, au service des autres », analyse Hinde Benchanaa, la responsable du secteur IT Ile-de-France au sein du cabinet de recrutement Expectra (groupe Randstad). « Depuis le premier trimestre, on constate un fort besoin d’ingénieurs qualifiés et de chercheurs dans la biotech et les big data dans le médical, corrobore Anne-Laure Gory, consultante IT auprès du cabinet Approach People Recruitment. La France est particulièrement performante, notamment, dans le domaine en pleine croissance des medtechs, dans la réalité virtuelle, l’imagerie médicale, les données de santé ».

Des connaissances très utiles

Nonobstant l’effet accélérateur de la pandémie, la santé, longtemps réservée aux médecins, pharmaciens et biologistes, s’ouvre de plus en plus aux ingénieurs ces dernières années, sous l’impact de la transformation numérique, des innovations technologiques et du vieillissement de la population. Selon l’OMS, quelque 40 millions de nouveaux emplois devraient être créés dans ce domaine à travers le monde d’ici à 2030. « Les industriels de la santé et les laboratoires pharmaceutiques souhaitent que leurs process industriels soient de plus en plus productifs et rentables tout en maintenant l’excellence qualitative. Ils attendent donc des ingénieurs qu’ils puissent mener à bien ces deux défis », note Michèle Kanhonou, responsable de la majeure Santé Biotech à l’Esilv, en pointant du doigt les fonctions dans lesquelles les ingénieurs sont particulièrement plébiscités : production, process, ingénierie, transposition industrielle sur site de production, logistique, supply chain.

Diplômée de l’Insa Toulouse en 2014, Lila Doittau est, depuis 2022, coordinatrice de projets dans l’équipe Manufacturing Technology de Sanofi, sur le site de Marcy-l’Étoile, dans la région lyonnaise. Ses tâches, au sein du département de production de vaccins dans lequel elle évolue, sont vastes : contribuer à l’amélioration des procédés de formulation des vaccins, définir la stratégie, animer des équipes, mener des projets en transverse, élaborer le reporting d’activité… « Je dois en permanence rebondir et trouver des solutions aux problèmes qui surgissent chaque jour. À cet égard, mes études d’ingénieure m’y ont bien préparé, se réjouit-elle. De même, bien maîtriser l’anglais et la communication, deux points essentiels dans mon cursus, représente un atout non négligeable dans mon travail, à tous les niveaux hiérarchiques. » Un recruteur dans ce secteur explique même que les « formations d’ingénieur sont particulièrement diversifiées en termes de matières et amènent davantage à réfléchir, à raisonner et à bien appréhender les problèmes, alors que les cursus en faculté de pharmacie sont davantage axés sur de l’apprentissage par cœur ».

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Exploiter les données pour mieux soigner

Diplômé de l’École polytechnique en 2018, Julien Hédou est parti, dans la foulée, à l’université américaine de Stanford, en Californie, pour y effectuer un master en informatique biomédicale. Au sein du laboratoire (dirigé par un Français) qui l’accueille alors, il conçoit un algorithme d’intelligence artificielle permettant de prédire le risque de complications post-opératoires à partir de données biologiques des patients. En 2021, au vu des résultats prometteurs de ses travaux, il décide de créer son entreprise, baptisée Surge. En liaison avec des hôpitaux français, il est en train de développer un test permettant de surveiller l’état du système immunitaire des patients après les opérations qu’ils subissent.

En quoi son background d’ingénieur l’aide-t-il à évoluer dans l’univers de la santé ? « Aujourd’hui, les innovations en santé sont principalement liées à l’exploitation des données dont l’abondance ne fait que croître, analyse-t-il. Mais attention, ces données sont extrêmement sensibles. Savoir les protéger est donc crucial. La santé des patients étant en jeu, ces nouvelles technologies doivent aussi satisfaire des exigences de performance particulièrement strictes. Les entreprises de la santé ont donc plus que jamais besoin d’ingénieurs, qui, par nature, sont en mesure de composer avec cette double contrainte ».

Des profils techniques convoités

Président de MedTech in France, une association qui regroupe une soixantaine de medtechs dans l’univers de la santé, Guirec Le Lous, lui-même ingénieur et président d’Urgo Médical, confirme l’appétence – et le besoin – des ingénieurs pour ce secteur en forte croissance. Ce dernier s’est distingué pendant la période Covid en produisant masques, respirateurs artificiels, lits d’hôpitaux et autres scanners. « On n’atterrit pas dans ce domaine par hasard. Il y faut davantage de motivation et d’implication que pour traiter, par exemple, des données financières. Il existe 1 500 medtechs en France, réparties sur l’ensemble du territoire. Les ingénieurs que nous recrutons maîtrisent un grand nombre de technologies que le secteur de la santé mobilise, comme l’informatique, la plasturgie, la mécanique, le biomédical », souligne-t-il.

Diplômé de Polytech Montpellier en 2011, Yves Boge est aujourd’hui le directeur technologique de Thess Corporate, une medtech montpelliéraine de 20 salariés, qui a créé un dispositif associant un conditionnement de médicament intelligent, un pilulier de « dispensation connecté » et un logiciel de télésanté. « Depuis quatre ou cinq ans, les hôpitaux et les labos pharmaceutiques sont à la recherche de technologies de rupture car ils y voient des gains d’espérance de vie réels et de prise en charge optimisée des patients. Dans notre start-up, 50 % de nos collaborateurs ont des profils techniques, notamment des ingénieurs pour gérer nos problématiques de design, de conception, de qualité, de gestion de projet », précise-t-il.

Les écoles s'adaptent

Consciente de la nécessité de développer des passerelles entre la technologie et la médecine, l’École centrale de Lyon (Rhône) a créé, il y a trois ans, le premier double diplôme en France ingénieur-médecin et médecin-ingénieur, en collaboration avec l’Université Claude Bernard Lyon 1 et les Hospices civils de Lyon. « La médecine évolue vers toujours plus de technicité, avec les objets connectés, l’intelligence artificielle, l’essor de la télémédecine, constate Céline Helbert, maîtresse de conférences à l’École centrale de Lyon et chargée de ce double cursus. L’activité clinique et la recherche sont désormais intimement liées. Les médecins ont besoin d’être formés à ces techniques de pointe et de s’appuyer sur un socle de connaissances scientifiques pour comprendre, maîtriser et évoluer avec ces nouveaux outils ». Les passerelles entre ces deux univers n'en sont donc qu'à leurs débuts.

Cursus de spécialisation dans l’univers médical


Cursus de spécialisation dans l’univers médical

Au-delà des écoles spécialisées dans les sciences du vivant, certaines généralistes proposent des spécialisations santé dans leur cycle ingénieur. C’est le cas de l’EPF avec une majeure « Ingénierie et santé » en 4e année pour former des ingénieurs capables de concevoir des systèmes innovants en biomécanique (prothèses, robotique médicale) et dans l’e-santé. Même approche pour la majeure de l’ECE « Santé et technologie ». L’Epita, école plus spécialisé dans le numérique, est aussi dotée d’une majeure en santé. Pour ceux qui ont déjà terminé leur cycle ingénieur, il existe des mastères spécialisés. L’UTC en propose un en alternance en Ingénierie et management des technologies de santé avec des débouchés dans les services techniques des hôpitaux ou des Agences régionales de santé. Et le Cnam, un mastère spécialisé en santé publique qui traite des risques infectieux et non infectieux et familiarise avec les méthodes quantitatives (épidémiologie, statistique, modélisation...).

Thomas Botrel, médecin-anesthésiste et ingénieur

À la suite de l’obtention de mon diplôme des Arts et Métiers en 2014 et d’un master en Ingénierie biomédicale, j’ai décidé de me lancer dans des études de médecine. Avant d’effectuer ma prépa, j’avais hésité entre les deux parcours. J’ai finalement opté pour cette école d’ingénieurs en raison de son cursus généraliste. En troisième année, j’ai effectué un stage dans le service de chirurgie maxillo-faciale de l’hôpital de la Pitié-Salpêtrière à Paris, où j’ai travaillé sur des modélisations de prothèse. J’ai beaucoup apprécié le contact et les relations avec les chirurgiens et leurs équipes ainsi qu’avec les patients. J’ai donc décidé de devenir médecin. Grâce à une passerelle universitaire, je suis arrivé directement en troisième année de médecine. J’ai choisi la réanimation car c’est une spécialité pluridisciplinaire qui dispose de beaucoup de moyens. Je n’ai pas l’impression d’un tournant à 180° car les deux disciplines sont en quelque sorte complémentaires. Les sciences de l’ingénieur sont très peu abordées lors des études de médecine, faute de temps. À l’hôpital, j’ai constaté à quel point l’expertise des ingénieurs pourrait être intéressante sur la gestion de projets et des flux, par exemple. Après avoir exercé plusieurs années en tant que réanimateur, j’envisage de me diriger vers un poste où je pourrais mettre en application mon double parcours. La médecine ne cesse d’évoluer. Elle utilise de plus en plus de systèmes complexes qui nécessitent de connaître les sciences dures. Aux Arts et Métiers, je fais partie d’un think tank dans lequel j’anime le groupe « ingénierie et médecine », qui établit des liens entre les ingénieurs et les médecins.

 

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