Enquête

Ces entreprises industrielles qui deviennent des "sociétés à mission"

Lancé en 2020, le statut d’entreprise à mission suscite l’intérêt des industriels, des TPE aux grands groupes. Une manière pour eux de valoriser leurs engagements en matière de RSE.

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Laudescher, devenu société à mission en 2021, s’est engagé à réduire et à réemployer ses déchets de bois.

En ce début juin, Rodrick Carrasco ne cache pas son enthousiasme. Laudescher, l’entreprise qu’il codirige depuis 2019, vient de réunir son premier comité de mission. Cet organe, imposé par la loi relative à la croissance et la transformation des entreprises, dite loi Pacte, contrôle le respect des engagements sociaux et environnementaux pris par les entreprises à mission. « C’est une étape importante qui va nous permettre de nous structurer », résume le dirigeant de ce spécialiste de la construction en bois, devenu société à mission en décembre 2021 et dont la raison d’être est de « servir l’harmonie des conditions et du cadre de vie de l’homme, en symbiose avec la nature ».

Comme Laudescher, de plus en plus d’entreprises font le choix de devenir société à mission. Selon les données de l’Observatoire des sociétés à mission, la France en comptait plus de 619 à la fin juin. Un chiffre qui a bondi au cours des derniers mois. « Il y a un an, nous n’en dénombrions que 272 », rappelle Anne Mollet, la directrice générale de l’association La Communauté des entreprises à mission et membre du comité de mission du joaillier Vever. À l’image de ce qui s’est passé chez Laudescher, dont le changement de statut a été conduit par Rodrick Carrasco, dans 98 % des cas, la démarche est le résultat de la conviction profonde du dirigeant. « C’est ce qui explique que les TPE et PME soient les principales entreprises à s’être lancées, même si le sujet est de plus en plus plébiscité par les ETI et les grandes entreprises », précise Anne Mollet. Selon le baromètre 2021 de l’Observatoire, 79 % d’entre elles sont des PME de moins de 50 salariés. Parmi les grands noms, figurent La Poste et Danone. Le géant laitier reste la seule société du CAC 40 à avoir opté pour ce nouveau statut. Il est également l’un des rares industriels à avoir franchi le pas.

L’industrie ne représente que 9,5 % des sociétés à mission. En cause, la complexité pour décliner la raison d’être en objectifs opérationnels. « La mission d’une entreprise se décline en objectifs. Ces derniers, assez larges, servent de lignes directrices et sont inscrits dans les statuts, mais ils doivent ensuite se traduire par des engagements concrets qui seront évalués par un organisme tiers indépendant », rappelle Vivien Pertusot, le fondateur de La machine à sens, une agence de conseil pour entreprises à mission. Laudescher, par exemple, a décidé de réduire de 50 % d’ici à 2023 ses déchets de bois. Sa solution ? Lancer une ligne de produits fabriqués à partir de rebuts.

Christophe Barnouin, le président d’Ecotone, la maison mère des marques Bjorg, Bonneterre et Danival, confirme que « beaucoup d’entreprises inscrivent une mission dans leurs statuts, mais rencontrent des difficultés à mettre en place, sur le terrain, les moyens pour atteindre leurs objectifs ». Pour éviter cet écueil, l’entreprise, dont la raison d’être est de «nourrir la biodiversité», multiplie les objectifs concrets. Le dernier en date : le soutien à la médiatisation d’une carte des pesticides élaborée par l’entreprise associative Solagro. «Cela nous a permis de nous rendre compte que nous pouvions éviter 304 609 traitements chimiques de synthèse grâce à nos approvisionnements en matière première agricole bio», se félicite Christophe Barnouin.

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Un comité pour le respect de la raison d’être

Comme pour Laudescher, le respect des engagements d’Ecotone sera analysé par son comité de mission. Le spécialiste de la construction en bois a fait le choix de s’appuyer sur quatre membres, parmi lesquels l’un de ses fournisseurs, un architecte, l’un de ses salariés et le dirigeant d’une autre entreprise, elle-même société à mission. « Nous nous sommes entourés de représentants de nos parties prenantes, qui sont en mesure de porter un regard pertinent sur notre mission au regard des contraintes de notre métier », précise Rodrick Carrasco. Pourtant, rien dans la loi ne l’impose. Comme le rappelle Vivien Pertusot, « la législation reste très vague sur le sujet. Elle exige seulement la présence d’un salarié de l’entreprise ». Ainsi, un comité de mission peut n’être composé que de personnes internes à l’entreprise. D’autres, comme Ecotone et Danone, choisissent de faire appel majoritairement à des experts externes. Un troisième modèle, le plus répandu, intègre à la fois des représentants des parties prenantes de l’entreprise, des actionnaires, des experts externes et des membres de l’équipe dirigeante. « L’objectif n’est pas forcément de composer le comité de mission le plus réputé, mais plutôt de réfléchir à qui va pouvoir aider à la transformation », recommande Vivien Pertusot.

Un rôle d’autant plus capital que les sociétés, au-delà de voir leur statut remis en cause par le tribunal en cas de non-respect de leur mission, se retrouvent plus facilement scrutées par l’opinion publique. «C’est parce qu’elles savent qu’en faisant ce choix, elles seront attendues au tournant, que ce sont généralement des entreprises déjà très avancées sur la thématique RSE qui s’engagent sur la voie de l’entreprise à mission», observe Thierry Faba, consultant chez Planet’RSE Toulouse.

Yves Rocher en a fait récemment les frais. Passé société à mission en 2019, avec pour raison d’être « Reconnecter ses communautés à la nature », le spécialiste breton de cosmétiques a été très critiqué pour sa politique salariale dans sa filiale tunisienne et pour son refus de quitter la Russie depuis le conflit en Ukraine. « Dans la loi, rien n’impose aux sociétés à mission d’être vertueuses au-delà des termes de leur raison d’être », commente un observateur extérieur. Sous-entendu : une entreprise qui prend des engagements sur l’écologie n’est pas tenue d’être exemplaire sur d’autres plans… Un vide qui, pour beaucoup, représente la plus grande faiblesse de la société à mission. 

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