Entretien

«Ce ne sont jamais les États qui créent les start-up», rappelle l'économiste Elie Cohen

Spécialiste des questions industrielles, l’économiste Elie Cohen, dont le dernier ouvrage porte sur la souveraineté, décrypte le potentiel des start-up et le changement à l’œuvre dans la politique industrielle.

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Elie Cohen
Elie Cohen, auteur de "Souveraineté industrielle, Vers un nouveau modèle productif", répond aux questions de L'Usine Nouvelle.

L'Usine Nouvelle. - Les start-up industrielles peuvent-elles davantage renouveler le tissu productif que les grandes entreprises ?

Elie Cohen. - Il faut s’appuyer sur les deux. C’est le pari du programme France 2030, qui combine plusieurs types d’action : adapter les processus de production des entreprises existantes, simuler l’innovation dans de nouveaux secteurs comme l’hydrogène, les batteries, le quantique…, et déployer une action spécifique pour les start-up via des appels à manifestation d’intérêt ou le soutien de fonds dédiés. La panoplie est large et la gamme d’interventions complète. Le plan ne choisit pas de favoriser tel secteur ou telle taille d’entreprise, ni n’arbitre entre réindustrialisation et industrialisation par l’innovation, entre intervention directe de l’État et une médiation.

Vous appelez à un nouveau modèle productif, quel est-il ?

Nous avons vécu sur un modèle de libre-échange en flux tendu, privilégiant la seule efficacité industrielle. Plusieurs alertes ont montré que ce modèle n’était pas satisfaisant : le 11-Septembre, le tsunami au Japon où les composants ont manqué, l’attitude chinoise pour politiser le commerce des terres rares, le Covid… L’impératif de sécurité est désormais mis en balance avec la compétitivité et remet en cause la mondialisation telle qu’elle était pratiquée. Nous avons découvert que fabriquer un vaccin nécessitait un nombre considérable d’opérations élémentaires dans de nombreux pays et que le traçage même de ce processus n’était pas acquis. Les règles de la spécialisation ont conduit certains pays à détenir des quasi-monopoles, que ce soit l’Inde et la Chine pour les principes actifs ou Taïwan pour les fonderies de silicium.

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Aujourd’hui, une politique de résilience se met en place pour relocaliser en Europe des maillons cruciaux et des process clés, diversifier les approvisionnements, voire mettre des unités sous cocon afin de les mobiliser en cas d’urgence. Dans le nouveau modèle productif, on ne considère pas que l’alpha et l’oméga de la politique économique soit de libéraliser et de mettre en œuvre des flux tendus pour une économie du moindre coût.

D’où ce retour de la politique industrielle... Mais n’y a-t-il pas une opposition entre un État qui planifie et des start-up qui, par essence, sont disruptives ?

Ce n’est pas antinomique, car ce ne sont jamais les États qui créent les start-up. Cependant, on peut renouveler les incitations. La grande nouveauté de la politique européenne, les projets importants d’intérêt européen commun (Piiec), affiche une ambition. Des entreprises se montent, nouent des partenariats, font des consortiums, et Bruxelles les exempte des formalités de concentration et d’aides publiques. C’est du « bottom-up » accompagné. Les Piiec ont permis d’articuler les efforts européens avec le plan batteries, le Chips act, le plan hydrogène. Ce n’était pas évident. Ce n’est pas à la hauteur de l’effort américain ou chinois, mais ce n’est pas nul.

En quoi les start-up industrielles sont-elles différentes de la première vague de start-up de la french tech ?

Longtemps, nos start-up se sont surtout développées dans les services, la fluidification des échanges, les sites d’enchères, les plateformes comparatives de prix... Bpifrance a eu un rôle clé pour l’émergence de start-up industrielles dotées d’une nouvelle conception de la production, avec des fonds et de l’accompagnement. Il existe des outils pour chaque étape du cycle de vie de ces entreprises. Elles sont aussi favorisées par la montée du private equity. Au cours des dix dernières années, on a mis en place un écosystème.

Les besoins sont vastes dans des secteurs qu’on avait laissés carrément disparaître comme dans d’autres nouveaux. À la faveur d’un bouleversement technologique, numérique, énergétique, on peut aider à la naissance et au développement sur le sol français et européen de nouvelles activités. Notre industrie s’est effondrée, mais il n’y a pas de fatalité car nous avons perdu nos parts de marché au profit de l’Allemagne, de l’Italie, de l’Europe du Nord, pas de pays africains émergents. C’est un immense enjeu vital pour la prospérité des Français.

Les moyens déployés pour encourager la recherche, le développement des start-up ont été bienvenus. Malheureusement, nous constatons que l’effet macroéconomique est encore très faible et nous n’avons pas retrouvé un sentier plus heureux de spécialisation de l’outil productif français.

Que faut-il faire au cours de ce quinquennat qui s’ouvre ?

Réfléchissons à notre échec sur le vaccin, par rapport aux succès des États-Unis et de l’Allemagne. Sur la recherche de base, nous avons vu que c’était de grandes universités américaines, allemandes, anglaises ou françaises qui étaient à l’origine des percées théoriques. Nous sommes dans le jeu, même si des chercheurs s’exilent. Après, il faut transformer la connaissance. Nous n’avons pas l’équivalent de l’écosystème d’innovation américain, ni même allemand. Passer de la paillasse au projet d’entreprise, franchir le petit chemin de l’université au campus innovant d’en face, nous avons du mal. C’est en partie culturel. Daniel Cohen, qui a développé le séquençage ADN, n’a pas été très bien vu lorsqu’il a traversé la rue pour créer une entreprise.

Ensuite, il y a des problèmes de financement. En Allemagne, de grandes familles sont capables de mettre de gros tickets sur des entreprises innovantes, comme BioNTech. Enfin, lorsque les start-up se créent, la bureaucratie française est capable de les ralentir, c’est l’affaire Valneva.

Comment dépasser les faiblesses de notre écosystème d’innovation ?

Je pense depuis longtemps que nous avons un problème de gouvernance et que ce serait judicieux d’avoir des organismes de type Darpa, Barda, autonomes, qui ne nécessitent pas des dizaines de signatures administratives et ont des capacités discrétionnaires. Mais force est de constater que nous n’y parvenons pas. On a beaucoup parlé d’un nouveau système de gouvernance pour France 2030. À l’arrivée, on a mis à sa tête Bruno Bonnell, un ancien industriel et un politique, et je ne sais pas comment son action va se déployer pour trouver la capacité d’anticipation, la réactivité, la mobilité et l’efficacité de l’instrument Darpa. Il faut peut-être aussi trouver une meilleure incitation bénéfices-risques pour attirer de gros investisseurs. 

Elie Cohen est l'auteur de "Souveraineté industrielle, Vers un nouveau modèle productif" aux éditions Odile Jacob.

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