Enquête

Aux Etats-Unis, la montée en puissance des mégafabs de puces freinée par la pénurie de salariés

L’implantation des géants asiatiques des puces aux Etats-Unis se heurte à un manque de qualifications. Le gouvernement américain finance des formations, sans garantie pour l’instant.

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.La mégafab de TSMC,. à Phoenix (Arizona), prend du retard, notamment faute de candidats qualifiés pour la construire.

Joe Biden était venu en personne dans les environs de Phoenix (Arizona), le 6 décembre 2022, armé d’un discours guilleret intitulé «Des jobs qui paient bien», pour célébrer l’un des premiers succès de sa nouvelle politique industrielle. TSMC, attiré par les 53 milliards de dollars de subventions prévues par le Chips act, une loi promouvant le grand retour des semi-conducteurs aux États-Unis, entamait devant le Président les travaux de la première usine de sa mégafab de composants électroniques. Un investissement de 12 milliards, porté depuis à 40 milliards par un projet de seconde usine, qui devait générer au moins 4 500 emplois de haut niveau dès 2026.

Hélas, douze mois plus tard, le géant taïwanais des puces a dû annoncer le report d’au moins un an, peut-être jusqu’en 2027, du double projet. Motif ? Comme son concurrent Samsung, installé au Texas, près d’Austin, il invoque les complications réglementaires, les incertitudes sur le montant des subventions fiscales, et avant tout le manque de main-d’œuvre qualifiée. TSMC, qui produit 56 % des semi-conducteurs de la planète, et Samsung, détenteur de 11 % du marché mondial, peuvent jouer de leur leadership pour arracher des faveurs au gouvernement américain, mais la pénurie de personnel est déjà avérée sur les chantiers.

115000 nouveaux postes à pourvoir d'ici à 2030

Sur celui de TSMC à Phoenix, où s’affairent déjà 12000 techniciens et ouvriers du bâtiment, la firme se dit incapable de trouver suffisamment d’entrepreneurs, plombiers, spécialistes de l’aération et des connexions électriques formés à la construction d’installations aussi complexes que les «clean rooms», les salles blanches où seront assemblés des semi-conducteurs de nouvelle génération. Elle se dit contrainte de demander, au grand mécontentement des sections locales des syndicats, des visas de travail pour quelque 500 salariés taïwanais plus aguerris. Samsung, pour sa part, n’a pas démenti des rumeurs mentionnées par la presse économique coréenne sur l’envoi à Austin de centaines d’ouvriers coréens spécialisés dans ce type de construction.

Au-delà de la phase de construction, le manque de personnel des futures mégafabs suscite déjà l’inquiétude de l’industrie. Selon Han Jin-Man, le responsable des semi-conducteurs de Samsung aux États-Unis, «trouver assez de diplômés pour notre R&D revient à cueillir des étoiles dans le ciel». Selon le dernier rapport d’Oxford Economics et de la Semiconductor industry association (SIA), le seul plan industriel du Chips act devrait contribuer à la création de 115000 emplois en 2030, mais 67000 d’entre eux risquent de ne pouvoir être pourvus. La SIA ajoute que la moitié seulement des 300000 étudiants américains diplômés chaque année en sciences et technologies choisissent une carrière d’ingénieur ou d’informaticien, et une part minuscule de ces ingénieurs et informaticiens opte pour le secteur des semi-conducteurs. La plupart, en raison des dettes contractées pendant leurs études, préfèrent briguer des carrières dans la Silicon Valley.

Dans ces conditions, nombre d’entreprises commencent à redouter les exigences du Chips act, qui lient le montant des subventions à leur plan de recrutement. Devant le Congrès, en septembre 2023, Gina Raimondo, la secrétaire au Commerce et responsable du plan semi-conducteurs, a rappelé la réalité : «Je ne vais pas donner tout cet argent à une entreprise pour la voir échouer faute d’avoir trouvé les talents dont elle a besoin pour faire tourner sa fab.» Le secteur a néanmoins recruté 44000 salariés aux États-Unis depuis la signature de cette loi, qui finance généreusement de nouvelles institutions de formation d’envergure nationale, comme le National semiconductor technology center, les instituts Manufacturing USA et les programmes d’apprentissage du National institute for innovation and technology.

Mais l’essentiel de l’effort est encore assuré, dans la tradition américaine, par un réseau de partenariats régionaux conclus par les industriels avec les États et les universités. Avec cette fois, l’aide de l’État fédéral. La Maison Blanche a lancé en mai 2023 cinq pôles de la main-d’œuvre, des «workforce hubs», dans d’anciens bastions industriels, en Arizona, dans l’Ohio, à Baltimore (Maryland), à Pittsburg (Pennsylvanie) et à Augusta, fief des cols bleus de Géorgie, qui soutiennent les initiatives locales. Dans ce cadre, à l’instar d’autres firmes, TSMC a passé contrat avec les deux principales universités d’Arizona pour un centre de formation d’ingénieurs spécialisés, et Samsung a déjà dépensé 3,7 millions de dollars dans celle du Texas, à Austin. Intel, qui devait ouvrir son usine dans l’Ohio en 2025, a distribué 50 millions l’an passé pour financer des bourses et des équipements dans les établissements universitaires.

D'énormes efforts de formation

Dès la signature du Chips act, en août 2022, 10 milliards de dollars de fonds publics ont été alloués à une trentaine de «tech hubs», des pôles de formation et d’aide à l’emploi dans les zones rurales et les quartiers défavorisés, afin de pourvoir des postes dans les technologies médicales, les gigafactories de batteries et les mégafabs de semi-conducteurs. Cette politique, qui va jusqu’à fournir des gardes d’enfant et des transports aux employés, ou des bourses à d’anciens militaires tentés par la tech, est soutenue par le département d’apprentissage du département du Travail et a déjà été mise en place dans le spectaculaire projet de l’américain Micron à Clay, près de Syracuse, dans l’État de New York. Un chantier, et un investissement de 100 milliards de dollars, assorti de plus de 5 milliards de subventions de cet État. L’usine commencera la production en 2026 et devrait, à long terme, générer 9000 emplois directs.

Micron s’appuie dans la région sur le «tech corridor» mis en place par la gouverneure Kathy Hochul dans les zones industrielles voisines de Buffalo, Rochester et Syracuse. Ce programme coordonne les écoles d’ingénieurs de la région et soutient une nébuleuse d’initiatives dans les écoles secondaires et les centres d’apprentissage pour former les soudeurs et électriciens nécessaires à la construction et à la maintenance des mégafabs. Ces mêmes emplois qui font dès aujourd’hui, au début de la grande offensive des semi-conducteurs, si cruellement défaut aux leaders Samsung et TSMC… #

Davantage de visas, une solution qui fait débat

Si Joe Biden ne peut résoudre la pénurie de main-d’œuvre, pourquoi ne pas embaucher des étrangers ? Aux États-Unis, la moitié des diplômés de masters et six doctorants sur dix en ingénierie ne sont pas américains. Or, 60 % de ces masters et un quart des docteurs retournent dans leurs pays après leurs études, pour raisons personnelles, mais plus souvent en raison des difficultés à obtenir un visa de travail. «La population américaine ne peut suffire à combler ce déficit, qui s’élèvera à 17 000 diplômés de ce niveau par an en 2030», prévient la Semiconductor industry association, qui appelle à une réforme rapide des lois sur l’immigration des «techies». En particulier du plafond de 7 % de visas accordés aux ressortissants indiens et chinois, pourtant les mieux formés à l’industrie des semi-conducteurs. Autre avanie, les maigres 65 000 visas professionnels H1B accordés par loterie chaque année, liés inextricablement à l’employeur et valables pour une durée maximale de trois ans, renouvelable une fois sans perspective claire de droit à la résidence permanente... Le sujet est crucial, et sensible, dans une année électorale. #

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Vous lisez un article de L'Usine Nouvelle 3728 - Mars 2024

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