«Ce que Dunkerque démontre, c’est que l’on peut réindustrialiser le pays.» Campé au milieu d’une foule d’ouvriers de la cité nordiste,
Emmanuel Macron a le sourire aux lèvres. Ce 12 mai 2023, le chef de l’État est là pour faire «une très grande annonce»: l’implantation par le fabricant taïwanais ProLogium d’une « immense usine de batteries » pour véhicules électriques. Avec à la clé 5,2 milliards d’euros d’investissement et 3000 emplois prévus.
Après les projets de Verkor à Dunkerque, d’Envision à Douai et l’usine déjà en partie opérationnelle d’ACC à Douvrin, il s’agit de la quatrième gigafactory dans les Hauts-de-France. Un mouvement qui marque le grand retour d’usines hors normes par leur taille. Celle d’ACC devrait s’étendre d’ici à 2030 sur 34 hectares pour un investissement cumulé de près de 2,5 milliards d’euros et employer près de 1600 salariés. D’ici à 2025, celle de Verkor devrait prendre la forme d’une gigantesque boîte de 620 mètres de longueur sur 170 de largeur, avec plus de 1000 emplois à la clé.
Créer un effet d'entrainement sur toute l'industrie
La France compte déjà des emprises industrielles plus impressionnantes, même sans considérer les 700 hectares du site d’Airbus de Toulouse ou les 165 hectares occupés par Stellantis à Sochaux (Doubs). «Mais cela fait vingt ans qu’elle n’a pas attiré des projets

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industriels aussi gros», appuie Antoine Moittié, le directeur d’EY Nord de France. Jusqu’ici, le pays attirait surtout des extensions, mais moins de projets d’envergure. «Lorsque des entreprises sont prêtes à prendre ces risques en France, elles créent une dynamique pour d’autres investisseurs», veut croire Laurent Saint-Martin, le directeur général de Business France.
Au-delà de la filière de la batterie, ces gigafactories essaiment dans les technologies vertes. Le terme inventé par Elon Musk pour son usine de batteries du Nevada, parfois utilisé sans considération de taille, est devenu un «buzz word » chez les politiques qui apprécient couper des rubans. Avec Symbio, la France pourra se targuer d’avoir la plus grande gigafactory de piles à combustible d’Europe à Saint-Fons (Rhône), quand le site sera achevé, d’ici à trois ans. Et devrait pouvoir en dire autant pour les panneaux solaires si le projet de Carbon, à Fos-sur-Mer (Bouches-du- Rhône), voit le jour promettant 5 gigawatts de cellules photovoltaïques par an après 2027.
Massifier la production pour parvenir la rentabilité économique
Cette course au gigantisme est davantage un impératif industriel qu’une lubie. «Massifier la production est la condition pour produire au bon niveau de qualité et de coût. Cela permet d’intégrer toutes les phases de la chaîne de valeur, avec une partie de la production effectuée dans 3500 mètres carrés de salles blanches», témoigne Loïc Le Flem, le directeur des projets industriels de Symbio. Le président de Carbon, Pierre-Emmanuel Martin, fait valoir que construire une seule grande usine lui permettra de réaliser «des économies d’échelle de l’ordre de 20% et d’optimiser les achats, en particulier pour le silicium et le verre». Par souci de sobriété, Carbon a tout de même limité son projet à 45 hectares au lieu de 62 en imaginant une usine sur deux étages.
La concentration des moyens de production dans un nombre limité de sites se retrouve aussi dans l’électronique, où la production de puces se déroule dans des salles blanches sous atmosphère contrôlée. S’ils préfèrent le terme de mégafab, STMicroelectronics et le fondeur américain de semi-conducteurs GlobalFoundries vont investir 7,5 milliards d’euros sur leur futur site de Crolles (Isère). De quoi consoler en partie la France, alors qu’Intel a préféré l’Allemagne pour implanter son usine géante de puces. Illustration de la bataille à laquelle se livrent les États pour attirer ces grands sites en ouvrant grand leur porte-monnaie au nom de l’autonomie stratégique. Une volonté politique dans laquelle les industriels s’engouffrent. «Nos actionnaires ont l’ambition de réindustrialiser en France et d’accroître son indépendance en matière de panneaux photovoltaïques, aujourd’hui produits à 90 % en Chine», illustre le président de Carbon.
L’Europe est loin d’avoir remporté la course mondiale aux gigafactories
L’Europe est loin d’avoir remporté cette bataille mondiale. Au nombre d’une centaine dans le monde en 2016, les projets de plus de 1 milliard d’euros sont passés à près de 190 en 2022 et 140 en 2023, selon Trendeo. L’Union européenne n’en a capté que 10%, loin derrière l’Asie, et même les États-Unis. «Elle est dans une stratégie de rattrapage. Elle n’a plus le temps de distribuer quelques millions d’euros par projet et d’attendre que l’un monte en puissance. Il y a urgence», résume Elvire Fabry, chercheuse à l’institut Jacques Delors. Pour rester dans le jeu, la France s’est mise en ordre de bataille. Avant de choisir Dunkerque, ProLogium a envisagé 90 sites sur le Vieux Continent et 50 aux États-Unis. La différence s’est faite sur les subventions, mais aussi sur le soutien des pouvoirs publics, l’écosystème dunkerquois et la capacité à accéder à «une énergie décarbonée à un prix compétitif», souligne Gilles Normand, le président de ProLogium Europe. L’État a lancé un chantier pour mieux cartographier les terrains disponibles, l’un des principaux freins identifiés, et accélérer les procédures d’implantation. «On n’est pas encore au niveau voulu. Plus le projet est gros, plus il faut anticiper avec les acteurs publics et privés pour prévoir les besoins en compétences, par exemple», reconnaît Laurent Saint-Martin.

Les plus gros investissements industriels en Europe (Source : Trendeo)
Un pari qui vaut la peine ? «Il ne faut pas se faire d’illusion, les gigafactories ne représentent qu’une toute petite partie des enjeux de réindustrialisation», nuance Olivier Sichel, le directeur de la Banque des territoires, qui a participé au tour de table de Verkor. Tous les secteurs ne se prêtent pas à cette course à la taille. Sans oublier que ces colosses industriels concentrent la pression sur quelques territoires. «Elles créent des emplois, mais peu comparé à leur taille. Des maires peuvent hésiter à les accueillir», met en garde Vincent Charlet, le délégué général de la Fabrique de l’industrie. Ce dernier alerte contre le «tout-gigafactories», d’autant qu’une partie d’entre elles doit encore trouver son marché face à la concurrence chinoise.
Le rapatriement des chaînes de valeur
Reste toutefois l’espoir que ces méga-usines réussissent à lancer un mouvement plus large de rapatriement des chaînes de valeur. Un sentiment pas forcément partagé sur le terrain. «Chez ACC, Stellantis n’a fait aucun effort pour travailler avec des ingénieristes européens, en dehors de l’italien Comau pour l’étape finale de l’emballage des packs», s’offusque Bruno Grandjean, le dirigeant de Redex, qui a visité le site. Si ACC et Verkor font venir leurs machines de production d’Asie, d’autres, comme Symbio, ont déjà choisi de remonter une filière d’équipementiers européens. «Pour des questions de souveraineté, mais aussi de tenue des délais d’approvisionnement», justifie Loic Le Flem. Carbon travaille également avec des fournisseurs français et européens pour trouver des briques de technologies critiques, comme les fours Czochralski et le sciage à fil diamanté. De quoi démultiplier les retombées économiques et justifier un niveau de subventions rarement atteint… Et dont les pouvoirs publics pourraient devoir rendre compte dans dix ou quinze ans.

Vous lisez un article de L'Usine Nouvelle 3728 - Mars 2024



