Analyse

[Analyse] Les Français ont la campagne de vaccination qu’ils méritent

La campagne de vaccination présente un clair retard à l'allumage. Faut-il y voir une incompétence crasse du gouvernement et de l'administration français ? Trop facile. Pourquoi les Français sont aussi les responsables de la situation actuelle. 

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vaccin vaccination
Qui est responsable de cette très prudente campagne de vaccination en France ?

Fiasco, désastre, lenteur coupable. Les critiques pleuvent sur le gouvernement et la Haute autorité de santé depuis le début d’une campagne de vaccination timide puisque depuis la première injection du vaccin contre le Covid-19 à Mauricette le 27 décembre, on ne comptait officiellement au matin du 4 janvier que 516 doses administrées. La différence est en effet criante avec nos voisins européens car l’Allemagne compte déjà 265 000 personnes vaccinées et l’Italie plus de 100 000. Quant aux pays qui ont débuté leur campagne dès début décembre, comme Israël ou le Royaume-Uni, ils dépassent le million. Pour ces derniers, la question va désormais être de gérer l’approvisionnement en doses.

Acceptation sociale

Mais cette stratégie qui consistait à prendre son temps pour convaincre était assumée par le gouvernement et elle a été définie en fonction de ce qu’il savait de l’opinion française face au vaccin. Car au-delà de la question logistique, il s’est mobilisé sur la dimension d’acceptation sociale du vaccin. Or les Français rejetaient et rejettent encore majoritairement la vaccination. A la question de savoir s’ils souhaitent être vaccinés dans le courant de l’année 2021, ils sont 58 % à répondre «non», selon un sondage Odoxa-Le Figaro paru le 3 janvier. Et parmi eux 26 % affirment «non, certainement pas». Dans les Ehpad, selon un sondage de la Fédération des établissements hospitaliers et d'aide à la personne solidaires du 16 décembre, 76 % du personnel soignant ne le souhaite pas non plus.

L'éthique d'abord

Voilà le véritable casse-tête du gouvernement. Du coup que fait-il ? Il ne va pas chercher un général en chef pour mener une campagne de vaccination tambour battant mais un immunologue mesuré qui ne cesse de marquer son attachement à la balance bénéfice-risques, insiste largement sur son attachement au consentement vaccinal, sur le rôle du médecin de proximité pour générer de la confiance. Le monsieur vaccin du gouvernement, Alain Fischer, affirmait le 16 décembre sur France Inter : "La vaccination va commencer dans les établissements qui accueillent les personnes âgées. Il y a toute une logistique assez impressionnante, il faut une organisation, des formations, respecter la sécurité médicale et l'éthique de la vaccination et le consentement. Si tout ceci est en place, on peut y aller". En décembre le ministère de la Santé déclare que la vaccination doit être précédée « d’une consultation médicale. Cette consultation médicale pourra, selon les cas, être immédiatement suivie de la vaccination».

Processus tracé

Mais comme le consentement est la grande affaire, dans les Ehpad on ne s’alarme pas d’un éventuel délai. D’autant que dans son avis du 18 décembre, le Comité consultatif national d’éthique (CCNE), sollicité, préconise de procéder en plusieurs étapes : l’information, puis un moment de réflexion. "Le temps imparti à la délivrance de l’information et à son appropriation par la personne doit être respecté, quel que soit le contexte d’urgence. L’effectivité de ce processus doit pouvoir être tracée», écrit le CCNE. Dans le « tracée », les établissements traduisent "trace écrite". Bref face aux réticences des Français plus que la solution vaccinale, c’est sur l’éthique, la transparence que tout le monde se mobilise. Et la gestion de la défiance qui caractérise nos concitoyens est le principal frein à une mise en œuvre rapide.

Pour rappel en Israël, montré en exemple d’une campagne efficace, seuls 11 % de la population ne souhaitent pas du tout recevoir le vaccin selon un sondage paru dans le journal Yedioth Ahronoth. Et au global il n’y a que 28 % des citoyens qui ne souhaitent pas le faire tout de suite, pas 58 % comme en France. Le gouvernement israélien a aussi présenté à la Knesset un "passeport vert" qui permettra aux vaccinés de ne pas être mis en quarantaine après un cas contact ou un séjour à l’étranger et de se rendre dans des rassemblements et des lieux culturels. Motivant. Mais terrible rupture d’égalité pour un esprit français.

Défiance

Le gouvernement aurait-il pu gérer autrement cette défiance française ? Peut-être. En choisissant un monsieur Vaccin un peu plus enthousiaste. En mettant en œuvre une campagne de communication sur les bénéfices du vaccin, une idée qui a été écartée. En médiatisant la vaccination de personnalités publiques, ce que certains médecins commencent à faire de leur propre chef. La solution avait porté ses fruits en 1956 aux Etats-Unis pour lutter contre la polio, grâce à un certain... Elvis Presley.

Mais au final, si les ratés administratifs comme le délai d’homologation des congélateurs, le goût de la production de normes (un guide de 45 pages pour les Ehpad) participent à la lenteur de la campagne, à la racine du problème, il faut renvoyer les Français à leur propre responsabilité. Et la situation actuelle nous rappelle la pertinente analyse des économistes Yann Algan et Pierre Cahuc dans un livre paru il y a 13 ans déjà : "La société de la défiance. Comment le modèle social français s’autodétruit."

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