"EDF n’arrive pas tard ou après la bataille", affirme Julien Villeret, l’ex-directeur de la communication d’EDF nommé au poste de directeur innovation en décembre 2020. On peut pourtant légitimement s’étonner qu’un grand groupe comme EDF ait attendu si longtemps pour se doter d’une direction de l’innovation, créée à l'été 2021, et d’une stratégie ad hoc. Une stratégie concoctée par Aude Vinzerich, la femme qui a développé l’intelligence artificielle dans le groupe, et qui doit être présentée au comité exécutif du groupe le 3 janvier 2022.
Le détail de cette première feuille de route innovation d’EDF ne devrait pas être rendu public. Mais on en connait l’un des principaux objectifs. "Ce que l’on va chercher à stimuler, avec des profils très variés, c’est l'innovation adjacente, c’est-à-dire des créations d’activités additionnelles au core business d’EDF et de se préparer aux innovations de rupture", a expliqué Julien Villeret à L’Usine Nouvelle.
La direction de l’innovation ne va pas se substituer à la R&D du groupe (2600 personnes et 685 millions d’euros de budget, dont 518 M€ pour la France), qui serait "la plus belle R&D d’Europe en taille, qui fait référence et a su devancer certaines vagues technologiques, notamment dans le nucléaire", affirme le directeur innovation. Elle n’a pas non plus vocation à remplacer l’innovation métier, incrémentale, force opérationnelle d’EDF.
Décloisonner la R&D et l'innovation métier
Non, l’idée de Jean-Bernard Levy, qui a enclenché une réforme d’EDF de l’intérieur à son arrivée à la tête du groupe il y a sept ans, et d’Alexandre Perra, directeur exécutif Innovation, responsabilité d'entreprise et stratégie, est bien de compléter ces deux modes d’innovation technique et incrémentale, mais aussi de les orchestrer. "Avant, les métiers et la R&D avait des dispositifs d’innovation, des morceaux disposés dans plein d’endroits dans l’entreprise, mais on ne savait pas très bien où c’était dans EDF", explique Julien Villeret. Ces morceaux, il s’agit maintenant de les aligner sur les trois grandes missions définies pour la direction de l’innovation: le cadrage stratégique, via la feuille de route qui doit définir "où porter les efforts", le développement, avec l’organisation des compétences de stimulation de l’innovation, et la performance, avec la mise en place de mesures de son impact.
Il existe déjà chez EDF, outre le RD, une équipe KPI (indicateurs clés), une équipe open innovation, un laboratoire de design "Design UP" de cinq designers internes et une vingtaine externes, et une équipe incubations, investissements et grands projets. Cette dernière a pour mission "d’incuber les start-up internes, d’investir directement dans des start-up via notre fonds corporate, ou dans des fonds, et de développer de grands projets, y compris chez nos clients", détaille le directeur innovation.
Développer une innovation adjacente
EDF a déjà incubé en interne une dizaine des start-up internes, sur son site de la Défense, où est installée la nouvelle équipe innovation. Le groupe a aussi déjà investi 250 millions d’euros sur les quatre dernières années, dont environ 60 millions d’euros dans les start-up, quelques dizaines de millions d’euros dans les fonds, auxquels s’ajoute l’investissement dans les créations de projets. Ce dernier volet peut être être très important, comme dans le cas de la création d’Hynamics, lancée avec trois personnes. "Avec notre entrée au capital de McPhy, on a voulu participer à la révolution de l'hydrogène vert. C’était déjà très en avance de phase. Mais à part chez Air Liquide, il n’y avait pas de direction capable de faire des offres intégrées. EDF a donc créé une start-up, Hynamics, au sein de la direction de l’innovation [à l'époque Pulse Croissance, ndlr] pour proposer une offre intégrée à un moment où elle "n’existait pas ailleurs, précise Julien Villeret. L’innovation peut aussi être là."
Un succès qu’EDF aimerait bien renouveler, notamment avec Exaion, qui développe un service de blockchain et de calcul haute performance as a service, bas carbone, utilisant l’énergie et les équipements digitaux d’EDF. Pour y parvenir, et incuber trois à quatre nouveaux projets tous les ans, EDF a décidé de structurer son programme d’intrapreunariat en lançant des appels à projets thématiques. Le premier, sur le terme de la neutralité carbone, a par exemple fait émerger l’idée Réutiliz, pour donner une seconde vie aux matériels d’EDF.
Accroître l'attractivité du groupe
Cela sera-t-il suffisant pour donner une image de groupe innovant à EDF? Julien Villeret sait qu’il faudra du temps. "Le secteur de l’énergie n’est pas considéré comme innovant en général. Le temps de développement de l’innovation y est long, notamment dans le nucléaire, et il est difficile d’identifier des innovations subites". C'est aussi, chez EDF, une question de culture d’entreprise. "Il est vrai que par le passé, il est possible qu’un certain nombre de solutions soient restées dans les labos ou n’aient pas été poussées comme il le fallait, car les compétences ne sont pas exactement les mêmes. On est dans une culture d’ingénieurs, qui n’est pas câblée, pas habituée à donner à voir."
Chez l'électricien français, la culture serait plutôt à l'entre-soi. Or pour beaucoup de raisons, comme attirer les meilleurs talents, donner envie aux start-up de travailler avec EDF est de plus en plus important. "On avait plutôt tendance à travailler les portes fermées. On essaye de les ouvrir." Et vite, si possible ! "C’est bien le rôle de la direction de l’innovation, de faire accélérer des choses sur lesquelles on a peut-être été plus prudents que d’autres." Il y a en effet urgence. Dans les mini réacteurs nucléaires (SMR), c’est une start-up, Naarea, qui propose en France la solution la plus innovante.



