Etude

A quelques mois de son application, la marche du reporting de durabilité CSRD n’est pas si facile à gravir pour les grands groupes français

Malgré une certaine maturité des grands groupes français sur la communication d’informations extra-financières, le chemin vers la nouvelle réglementation qui commencera à s’appliquer en 2024 est semée d’embûches. 

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ICM - Veolia
Selon l'étude du Medef, Veolia présente un reporting intéressant sur les actions prises pour ses sites concernés par le sujet de la biodiversité.

Chez EDF, le résultat des premiers travaux visant à mettre l’entreprise sur les rails de la nouvelle réglementation sur le reporting RSE s’est plutôt apparenté à une mauvaise surprise. Une partie de la tâche consiste à comparer les informations déjà à disposition des investisseurs dans le cadre actuel de la déclaration de performance extra-financière, appliqué depuis 2019, avec celles qui devront l’être avec la nouvelle directive européenne CSRD ((Corporate Sustainability Reporting Directive). Or EDF n’est prêt qu’à 55%, a indiqué sa directrice de l’impact Carine de Boissezon lundi 9 octobre, à l’occasion de la présentation du cinquième bilan annuel du Medef sur le reporting RSE des grandes entreprises françaises.

"Le verre à moitié vide"

«Nous pensions être beaucoup plus [au niveau] que ça, donc ça montre qu’il y a quand même une marche», a précisé celle qui est aussi vice-présidente du C3D, une association de directeurs du développement durable. A ses côtés sur scène, la directrice RSE de Saint-Gobain Fabienne Grall évoque également «une marche quand même très haute» après avoir fait état de chantiers à mener de manière plus ou moins rapide et pour certains très compliqués à l’issue du même travail d’analyse. Mais, nuance-t-elle, «les entreprises ont davantage de réponses qu’elles ne le pensent». Elles vont devoir faire vite. Les grandes entreprises sont les premières concernées par le nouveau cadre de reporting européen, avec une publication des informations demandées dès 2025. Et donc des données à récupérer dès 2024.

Le précédent rapport du Medef sur le sujet avait mis en avant une certaine maturité des grands groupes tricolores sur ce type de déclarations. Mais le rapport suivant un an plus tard, combiné aux premiers retours d’expérience des entreprises, montre que celles-ci ne peuvent pas pour autant se reposer sur leurs lauriers. Réalisée par les cabinets de conseil EY et Deloitte, l’étude du Medef porte sur l’exercice 2022 de 100 grands groupes. Elle tente de mesurer leur niveau de préparation par rapport à l’entrée en application des nouvelles exigences avec environ deux ans d’avance, ce qu’il faut bien garder en tête. «Nous avons cherché à savoir si les entreprises seront prêtes en 2024 par rapport à ce qu’elles ont déclaré en 2022, a expliqué Julien Rivals, associé chez Deloitte. Forcément, on est plutôt sur le verre à moitié vide.»

Une étude en guise d'illustration

D’autant que la Commission européenne n’a validé les normes encadrant la publication d’informations par les entreprises qu’en juillet 2023, même si des projets de normes étaient déjà à leur disposition courant 2022. Chez Saint-Gobain, Fabienne Grall raconte par exemple avoir temporisé face à ces ébauches de standards : «Nous travaillons de façon transversale dans l’entreprise et il ne fallait pas commencer à transférer en son sein des débats sur le pire.» Au cours des derniers mois, des salariés de ces grands groupes ont forcément été à l’œuvre pour avancer vers une plus grande conformité. L’étude du Medef est par ailleurs bien plus illustrative qu’exhaustive, car elle porte seulement sur quelques exigences comprises dans sept des douze catégories de standards dévoilées par la Commission européenne.

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En plus de l’analyse des écarts, le chemin vers les nouvelles exigences commence généralement pour les entreprises par une évaluation de leurs enjeux RSE. Cette évaluation se fait à l’aune du concept de «double matérialité» de la CSRD qui consiste à tenir compte de l’impact de ces enjeux sur l’entreprise mais aussi de l’impact de l’entreprise sur ces enjeux. C’est à partir de cette analyse que l’entreprise va déterminer les grands thèmes sur lesquels elle va faire son reporting. Selon l’étude, 14 entreprises sur 100 sont déjà globalement alignées sur cette logique voulue par la CSRD. 69 fournissent une analyse qui ne respecte pas la méthodologie CSRD, tandis que 17 sont encore moins avancées.

La biodiversité encore peu analysée

La réduction des émissions de gaz à effet de serre est un point sur lequel les grands groupes semblent déjà relativement bien engagés. Conformément à la CSRD, 51 sur 100 ont des trajectoires de décarbonation à l’horizon 2030 reconnues comme étant alignées avec l’objectif d’un réchauffement de la planète limité à 1,5°C par rapport à l’ère préindustrielle. Mais Philippe Aubain, associé chez EY, identifie quand même plusieurs axes de progression. «Des grands groupes doivent encore bien définir leur échéancier précis de réduction des émissions et mieux décrire, ainsi que quantifier, les leviers de leur décarbonation», souligne-t-il, en rappelant également l’importance d’intégrer ces objectifs dans les plans d’investissement.

Le sujet de la biodiversité est en revanche bien moins mature. «La plupart des entreprises mentionnent la biodiversité comme un enjeu important mais on retrouve assez peu d’éléments d’analyse quantitative dans les rapports annuels sur 2022 , commente Philippe Aubain. L’étude met en avant le fait que 14 entreprises seulement déclarent leur nombre de sites implantés dans les environs de zones de biodiversité sensibles, une exigence de la CSRD. Même en prenant les secteurs susceptibles d’avoir le plus d’impact sur la biodiversité, la part d’entreprises au niveau sur cette question ne dépasse pas 28%.

le casse-tête social

Sur le social enfin, Julien Rivals du cabinet Deloitte note des nouveautés à venir sur la notion de salaire décent ou l’exigence de déclarer les travailleurs présents dans l’entreprise sans être directement employés par elle, comme les freelances. Des sujets encore très peu mentionnés jusqu’ici par les groupes. «Il n’y a pas toujours les systèmes d’information nécessaires pour avoir ces données-là», pointe le consultant.

La publication d’informations sur les écarts de rémunération devra aussi être renforcée : 53 entreprises sur 100 communiquent pour l’instant un indicateur au niveau du groupe sur cette question, ce qui les met sur la voie de la CSRD. «On parle ici d’un périmètre international sur lequel il est plus compliqué de récupérer la donnée, remarque Julien Rivals. Pour ces entreprises, l’index égalité professionnelle est déjà obligatoire, mais sur le périmètre français uniquement.»

Malgré les travaux engagés, un doute commence déjà à prendre forme dans l’esprit des responsables RSE. Le but de la CSRD, comme d’autres initiatives du même type menées ailleurs dans le monde, était de faciliter la comparaison entre les entreprises pour les investisseurs. «L’ambition de comparabilité est un rêve. Peut-être que certaines personnes y croient mais les données [publiées par les entreprises] ne seront pas totalement comparables», a avancé Fabienne Grall. Et d’ajouter : «L’important n’est pas d’être comparable mais transparent.» Aux investisseurs de se débrouiller avec ça.

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