Il ne règne pas une activité folle, mercredi 6 avril après-midi, sur le site d’Iter à Cadarache (Bouches-du-Rhône), où se construit depuis 2010 le démonstrateur scientifique international de la fusion nucléaire. Mais la construction du tokamak, dans lequel doit être confiné le mélange gazeux très peu dense de deutérium et de tritium (deux isotopes de l’hydrogène), pour créer sur Terre la même énergie que celle du Soleil, se poursuit bien. Dans le grand hall d’assemblage, qui jouxte le puits où est construit pièce à pièce le tokamak, les équipes du consortium chinois comprenant Framatome (qui a décroché un des deux contrats d’assemblage), sont à l'oeuvre.
Mais pas de cadence effrénée. L’assemblage du premier des neuf modules de la chambre à vide a pris 36 mois. « On réalise ici des choses qui n’ont jamais été faites. Mais on apprend. L’assemblage du second module ne prendra que 17 mois », explique Robert Arnoux, le responsable de communication d'Iter, qui assure la visite. Il s’agit d’insérer dans et autour d’une immense pièce d’acier de 440 tonnes, le secteur de chambre à vide, des bobines verticales de 17 mètres de haut pesant 350 tonnes, et des segments d’écran thermique. Chacun des neuf modules, qu’il faudra ensuite souder entre eux pour former des segments, pèsent in fine environ 1 300 tonnes. Un travail de précision, où la tolérance est inférieure au millimètre ! « C'est un travail d’horlogerie sur des pièces dignes d’un chantier naval », résume le porte-parole d’Iter.
Un calendrier déjà en cours de révision
abarbaux Le troisième secteur de la chambre à vide, livré par la Corée, attend son tour.
Dans le hall, le troisième des quatre secteurs de chambre à vide construits par la Corée du Sud, attend d’être passé à la verticale pour l'assemblage d’un nouveau module. Ce ne sera pas avant quelques mois. La descente du premier segment, formé des deux premiers modules soudés, dans le puits du tokamak, initialement prévue en décembre 2021, est gelée. L’Autorité de sûreté du nucléaire française attend des ingénieurs d’Iter des solutions techniques à des questions non résolues concernant la protection radiologique des travailleurs et l’architecture de soutien de l’édifice, ainsi que l'irréversibilité du soudage des deux premiers segments de la chambre à vide, qui sont affectés de non-conformités dimensionnelles.
abarbaux Il faudra 17 mois pour assembler le deuxième module de la chambre à vide du tokamak d'Iter, contre 36 mois pour le premier.
Entre la pandémie de Covid-19 qui a ralenti le chantier en 2020, et ces nouveaux défis techniques, le calendrier d’Iter est en cours de révision. Mais cette remise en cause ne devrait pas repousser la date du premier plasma prévue depuis 2016, pour décembre 2025, assure le responsable de la communication. Ce qui laisse le temps à la dernière bobine du Tokamak, que doit livrer la Russie, d’arriver. « Elle est encore en test à Saint-Pétersbourg. Et, de toute façon, on n’en a pas besoin avant plusieurs années », assure Robert Arnoux, en réponse à l’impact de la guerre en Ukraine et des sanctions contre la Russie sur le projet. La Russie livre aussi deux à trois busbars par an, des grandes pièces d’aluminium pour l’alimentation à très haute tension. « Les livraisons se font en continu, et la Russie doit en livrer de nouvelles, mais on a de la réserve », certifie une nouvelle fois le porte-parole.
Un projet imperméable aux crises diplomatiques
abarbaux Dans son puits, le tokamak d'Iter est assemblé pièce à pièce par un consortium chinois.
Ce projet scientifique international atypique, lancé en 2008, est mené et financé à hauteur de 40% par l’Europe et à 9% par chacun des pays suivants : la Russie, la Chine, le Japon, la Corée du Sud, l’Inde et les États-Unis. Originalité de cette initiative hors norme de 20 milliards d’euros ? Le financement se fait à 90% en nature, avec des pièces construites dans chacun des pays partenaires.
Le site Iter (qui jouxte une implantation du CEA), où travaillent 4 000 personnes, dont 2 500 sur le chantier, est comme la zone internationale d’un aéroport : une zone d’extraterritorialité. « Ici, ce n’est pas un projet en collaboration avec la Russie. On est à un septième russe », explique Robert Arnoux, qui remarque qu’Iter « a vécu d’autres crises diplomatiques entre ses membres, sans que le projet soit remis en question ». Un projet « pour le bénéficie de toute l’humanité », qui a été initié en novembre 1985 à Genève (Suisse)... par le secrétaire général du Parti communiste de l'Union soviétique, Mikhaïl Gorbatchev et le président nord-américain de l'époque, Ronald Reagan.
Crédit photos : Aurélie Barbaux



