À l’heure de faire de son bilan carbone, en 2018, le Centre national d’études spatiales (Cnes), a eu une mauvaise surprise. En Guyane, alors que 72% de l’électricité est d’origine renouvelable, le bilan carbone du Centre spatial guyanais (CSG) est déplorable. En cause, le barrage EDF de Petit-Saut, qui émet autant qu'une centrale à gaz, explique l’Ademe dans un rapport de 2020 ! Le lac de retenue, qui a ennoyé 36 000 km2 de forêt en 1994, émet des gaz à effet de serre à cause de la décomposition des végétaux. Or le barrage fournit 60% de l’électricité de la Guyane. Et le centre spatial de Kourou en consomme 15% à lui seul.
Pour atteindre son objectif de neutralité carbone net en 2045, le CNES doit donc aussi décarboner Kourou. «On s’est mis en ordre de marche pour s’effacer du réseau EDF sans en perturber le fonctionnement», explique Laurence Monnoyer-Smith, la directrice du développement durable du Cnes. En 2018, un plan baptisé "Europe’s spaceport Green Destiny" a été établi par deux responsables des infrastructures au CSG, Didier Cauqil du Cnes, et Teddy Peponnet de l’Agence spatiale européenne (ESA). Un plan en deux temps. Il s’agit d’abord de produire sur le site de l’électricité verte, en mettant en service, sur le site de Kourou, d’ici à 2025, deux fermes photovoltaïques en autoconsommation de 5 MW chacune, opérées par Voltalia, et deux centrales biomasse en cogénération pour produire du froid et de l’électricité, également de 5 MW, opérées par Idex.
Trop de grenouilles et de plantes à préserver
Mais ce n'est pas si simple, malgré l’expérience des deux opérateurs. Car si le terrain du CSG est vaste, 650 km2, il est extrêmement contraint. Entre la loi du littoral, les orchidées, les grenouilles, les jaguars, les fourmiliers, les radars, les pas de tirs et les bâtiments industriels manipulant des matières explosives, on ne peut pas installer ce que l’on veut où l’on veut. Le site choisi pour le premier parc solaire a dû être déplacé de quelques centaines de mètres. «Trop de grenouilles et de plantes à préserver», explique Jérôme Ibanez, chef du service infrastructure du Cnes au CSG. Bonne nouvelle néanmoins, les fouilles obligatoires opérées sur le second emplacement ne bloquent pas le projet. Et les travaux de terrassement ont pu débuter. Sauf qu’avec tout ça, les demandes d’autorisations sont en partie à refaire, sans oublier l’enquête publique obligatoire à suivre. Si tout va bien, un premier parc photovoltaïque «entrera en service en juillet 2024», espère Jérôme Ibanez. Fort de ce retour d’expérience, l’emplacement pour le second parc a été choisi avec plus de soins.
Manque de bois pour une centrale biomasse
Pour les centrales biomasse, tout n’est pas simple non plus. Si pour la première, Idex a l’emplacement, toutes les autorisations et a pu sécuriser l’approvisionnement en biomasse sur 25 ans, ce n’est pas le cas de la seconde. Malgré ses 96% de forêt, la Guyane manque de bois. «Pour la première centrale biomasse, on va utiliser des déchets de construction de bâtiment. Là, il n’y a pas de sujet, explique Laurence Monnoyer-Smith. Pour la seconde, on n’a pas encore bouclé l’approvisionnement en bois. On avait au départ imaginé bénéficier d’un projet d’agroforesterie, adopté par la collectivité locale. Mais il tarde à être mis en œuvre et le lancement de l’appel d’offre du terrain pour son exploitation attend encore une validation du ministère de l’Agriculture». Il y a également la piste de l’exploitation des bois ennoyée de Petit-Saut, avec le projet Triton de Voltalia qui va débuter en 2023. Mais cela ne suffira pas. Et bien sûr, pas question pour le CSG d’importer de la biomasse pour faire tourner ses centrales : «ce serait pire que tout», reconnait la responsable développement durable du Cnes ! À suivre donc.

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Tropicaliser une pile à combustible
La seconde partie du projet de décarbonation de Kourou, qui prévoit la production d’hydrogène vert sur le site, n’a rien non plus d’une promenade de santé. Baptisé Hyguane, il vise notamment à remplacer l’hydrogène produit aujourd’hui par vaporéformage de gaz importé de Trinitad et Tobago ! «On va commencer avec un petit champ photovoltaïque de 2 MW pour produire de l’hydrogène vert pour partie liquéfié pour Ariane 6 et pour partie pour alimenter une flotte captive de bus rétrofités de la collectivité territoriale et plus tard, on l’espère, pour les forces armées guyanaises », précise Laurence Monnoyer-Smith.
Mais le projet prévoit également d’utiliser des piles à combustible (PAC) pour remplacer les 7000 batteries du site et les groupes électrogènes utilisés lors des tirs de fusée pour que le centre ne soit plus dépendant du fragile réseau d’EDF. Sur ce volet, le CNES travaille avec les universités de Liège et Louvain qui mettent en place la qualification en secteur tropical des piles à combustible en monitorant une PAC en Guyane et une, témoin, en Belgique. «L’idée est d’avoir un dispositif de qualification spécifique pour nos besoins, de développer les compétences nécessaires pour la maintenance et de créer une filière hydrogène pour les zones non interconnectées », explique encore la directrice du développement durable du Cnes. Reste à boucler le budget.
Persuader l'Etat de participer au financement
Sur les 37 millions d'euros que coûtera le projet Hyguane sur 4 ans, «on a déjà levé 22 millions d’euros auprès de la communauté spatiale européenne et 6 millions d’euros après d’industriels comme la Sara et Air Liquide. On sollicite l’État français pour le reste», explique Teddy Peponnet. En effet, le projet n’a pas pu participer au premier appel à projets Ecosystèmes territoriaux d’hydrogène de l’Ademe financé par le plan de Relance. «On n’était pas prêt pour répondre et finaliser le consortium il y a deux ans. Maintenant, on est prêt, mais les conditions d’attribution de financement ont changé avec la réglementation européenne, et nous travaillons actuellement avec les ministères de l’outre-mer et de la transition écologique pour trouver un véhicule de financement adéquat. Je suis optimiste. », assure Laurence Monnoyer-Smith. Le critère coût de production de l’hydrogène vert serait prédominant. «Or avec les coûts de production de l’électricité ici, (qui est de 250 euros/MWh en moyenne en Guyane contre autour de 50 €/MWh en métropole, Ndlr.), on ne passera jamais», explique Teddy Peponnet. Tout n’est pas perdu pour autant. Le Cnes espère bien plaider sa cause directement auprès du ministère de la Transition énergétique. Et faire valoir que le projet Hyguane pourrait faire école dans d’autres territoires d’outre-mer. Mais le temps presse. La décision finale d'investissement par la Sara (Société anonymes de la raffinerie des Antilles) et Air Liquide doit être prise le 17 mai.
Au total, le projet de décarbonation du centre spatial de Kourou nécessitera quelque 250 millions d'euros d’investissements, dont 180 millions pour la phase 1. Il permettrait la création de 700 emplois directs et indirects. Le CSG pourrait économiser 4,5 millions d’euros par an sur sa facture d’énergie et réduire de 100 000 tonnes par an ses émissions de gaz à effet de serre. Il s’inscrit dans un projet plus vaste de rénovation de la base de Kourou, initié pour accueillir Ariane 6.



