Entretien

«Une conduite du changement est à mener pour déployer des bétons bas carbone», note Christian Cremona de Bouygues Construction

Christian Cremona, directeur du pôle Ingénierie matériaux, et directeur de la R&D Matériaux et structures de Bouygues Construction, revient pour L'Usine Nouvelle sur les enjeux du déploiement de la RE2020 et le recours aux bétons « bas carbone » dans l’activité du groupe spécialisé dans le bâtiment et les travaux publics, qui emploie 58 000 personnes, dans 60 pays.

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Christian Cremona
Christian Cremona dirige un laboratoire dédié au béton chez Bouygues Construction.

L’Usine Nouvelle. - Comment avez-vous cartographié les impacts de votre métier pour arriver à des solutions « bas carbone » ?

Christian Cremona. - Il faut distinguer le métier génie civil (travaux publics) et le métier du bâtiment. Le bâtiment est en avance, grâce à des exigences réglementaires comme la RE2020 et les réglementations thermiques, les labellisations, E+/C-… Cependant, même sur nos grandes opérations de travaux publics, un mouvement analogue s’initie. Ainsi, la Société du Grand Paris met en place un système de bonus-malus sur l’empreinte carbone de projets. Depuis la fin 2020, il y a un engagement de l’ensemble du groupe Bouygues sur la lutte contre le changement climatique. Il y a donc un mouvement général imposé par la réglementation et les clients eux-mêmes. En interne, il y a une volonté d’être proactifs. Les exigences des projets font que cela conditionne la manière dont on va répondre.

Quels sont les impacts estimés de la RE2020 sur votre métier ?

La RE2020 nous pousse à promouvoir beaucoup de matériaux biosourcés. Sur nos opérations bâtiment, nous avons créé un pôle « Construire autrement » et renforcé la construction bois. La part du béton reste cependant majoritaire dans les projets. La RE2020 booste l’utilisation de matériaux « bas carbone », mais nous travaillons également sur la chaîne complète de l’acte de construire (dimensionnement, systèmes constructifs, chantier). La communauté technique du bâtiment a bien intégré le bois puisqu’il présente, a priori, d’énormes avantages. Il est notamment un puits de séquestration carbone. Mais, à la fin, ce qui compte, c’est l’objet que l’on construit, pas tant les matériaux individuels (bois, béton…) 

Faut-il davantage penser à la mixité des matériaux ?

Beaucoup de matériaux en fibres de carbone ou en fibres de verre sont écartés de la construction, car ils ont une mauvaise empreinte carbone. Mais si on les combine avec du béton, on peut peut-être revoir les exigences de durabilité imposées au matériau béton (dosage en ciment, enrobage) et améliorer la durabilité des objets construits... Donc réduire les actions ultérieures d’entretien et de maintenance liées à des dégradations, comme la corrosion des armatures métalliques qui impactent les coûts d’exploitation comme les coûts carbone sur le cycle de vie de la construction. Il faut également mieux gérer la mixité des matériaux. Il y a dix ans, Bouygues Construction développait un plancher bois-béton, sans grand réel succès dans nos opérations. Le regard est différent aujourd’hui.

Que recouvre la notion de béton « bas carbone », très en vogue ?

Sur les bétons bas carbone, une base normative et réglementaire reste nécessaire pour gagner en objectivité.

Il faut se garder du greenwashing, car rien n’est normé, ni même clairement défini. Généralement, à partir du moment où l’on va substituer le clinker (générateur de CO2) dans le ciment, on va réduire l’empreinte carbone. Mais la question est de savoir à partir de quel seuil on sera qualifié de « bas carbone » ou « d’ultra-bas carbone ». Ainsi pour un béton C25/30 – XC-XF1, l’intensité carbone moyenne du béton se situe entre 220 et 250 kg CO2eq/m3.

Selon le Syndicat national du béton prêt à l’emploi (SNBPE), un béton bas carbone sera de 200 kg CO2eq/m3 (soit 15% de réduction) tandis que pour l’Institut français pour la performance du bâtiment (IFPEB), il sera de 174 kg CO2eq/m3 de béton (soit 25% de réduction). Une base normative et réglementaire reste cependant nécessaire pour gagner en objectivité. Cela dépend surtout de la catégorie d’emploi du béton, en fonction des classes de résistance et d’expositions de l’ouvrage à réaliser. L’Afnor, au travers du groupe P18B/GE SBC, débute seulement des travaux de normalisation dans ce sens. 

Comment intégrez-vous le béton « bas carbone » chez Bouygues Construction ?

Avoir une substitution du clinker par du laitier, des cendres volantes, des pouzzolanes… existe depuis longtemps, à des finalités plus techniques qu’environnementales. Dans le bâtiment comme dans le génie civil, on va systématiser l’emploi de ciments ayant un taux de clinker réduit. Ils sont conformes aux normes NF EN 197 et NF EN 206/CN relatifs aux ciments et bétons. On essaie d’être plus ambitieux en se posant la question systématiquement d’utiliser contenant moins de clinker (par exemple passer du CEM III/A au CEM III/B). Mais, quand on réduit la part du clinker, on affecte les performances du béton, positivement sur certains aspects (durabilité), et négativement sur d’autres (moindre résistance au jeune âge, sensibilité à la température).

Nous essayons par ailleurs, dans la substitution du clinker, d’aller le plus loin possible, avec l’emploi de laitiers alcali-activés, développés par la société Hoffmann Green Cement Technologies. En Australie, où nous opérons, il n’y a pas de laitier, celui-ci doit venir de Chine ou du Japon. Or, il faut travailler avec des ressources locales. Nous souhaitons donc recourir à des argiles calcinées. Le laitier est une solution « bas carbone », mais pas la seule. Pour la mise en œuvre des matériaux (ciment, béton), tout un ensemble de possibilités de réduction carbone existe, mais il est nécessaire de rédiger et de diffuser des recommandations d’emploi et d’usage de bétons bas carbone, et faire ainsi évoluer nos pratiques. Il y a une conduite du changement à mener auprès de nos équipes.

Quelles sont les autres missions de votre laboratoire béton ?

Nous essayons d’aller le plus loin possible dans la substitution du clinker

Le bas carbone représente une large partie de notre activité. Le sujet de la durabilité des bétons est tout aussi important et peut s’appliquer aussi aux bétons non-normés, et « bas carbone » via une approche performantielle. Autre sujet, la réutilisation, dans les bétons, de granulats recyclés quand c’est possible. La norme NF EN 206 limite très fortement l’usage de granulats recyclés selon la classe d’exposition. Les résultats de Recybéton avaient montré qu’on pouvait aller bien au-delà. Nous expérimentons aussi des ciments « ultra-bas carbone », sous toutes leurs formes (poteaux-poutres, voiles, voussoirs de tunnels…). La terre crue fait aussi son retour : comment passe-t-on de l’artisanal à l’industriel ? Nous disposons de déblais d’excavation et de marinages lors de nos travaux souterrains, que l’on pourrait mieux valoriser.

Cette attention portée aux enjeux environnementaux peut-elle favoriser l’intérêt des jeunes générations pour le BTP ?

J’enseigne à CentraleSupelec. On sent bien qu’il y a une prise de conscience très forte de la part des jeunes ingénieurs avec une exigence très forte sur les enjeux de développement durable. Le monde de la construction doit faire face à un certain nombre de challenges (numérique, sécurité…) Il faut aussi que les enseignements montrent que l’on est dans cette dynamique, et pas seulement se limiter à diffuser des connaissances bien consolidées. Les étudiants ont besoin d’être rassurés, mais veulent aussi sortir du cadre.

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