Entretien

«Un quart du PIB de la France dépend directement de la météo», selon Virginie Schwarz de Météo France

La PDG de Météo France Virginie Schwarz démontre le rôle majeur de l’établissement public pour les entreprises dans le contexte des vagues de chaleur, du dérèglement climatique et de l’adaptation. Et l’IA va les aider.

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Virginie Schwartz, PDG de Météo France, rappelle qu'une grande part de l'activité économique est météo-sensible.

L'Usine Nouvelle - Le climat actuel n’est pas très favorable aux agences de l’État. En 2025, avez-vous encore les moyens de vos ambitions ?

J’ai envie de dire que Météo France a déjà donné. Nos effectifs ont été réduits d’à peu près 25 % depuis dix ans. À l’échelle d’un établissement qui compte actuellement 2 600 postes, c’est particulièrement significatif. Nous nous sommes ­transformés et réorganisés en profondeur. Par ailleurs, même si nous avons obtenu quelques postes en 2023 et 2024, avec la multiplication des événements extrêmes liés au changement climatique, les besoins augmentent. Nous sommes sollicités de plus en plus souvent pour apporter des réponses en gestion de crise, sur les épisodes météorologiques dangereux, mais également sur le sujet de l’adaptation au changement climatique.

Les prestations que vous fournissez au monde industriel génèrent-elles du chiffre d’affaires additionnel et vous redonnent-elles des marges de manœuvre ?

Pour un établissement public comme le nôtre, la première ressource, ce sont les effectifs. Et ils sont plafonnés par la loi de finances. Le fait d’avoir davantage de ressources commerciales ne nous donne pas plus de marge sur ce sujet. Nous les développons surtout pour être dans une logique d’utilité. Dans notre stratégie commerciale, nous avons une priorité : les secteurs essentiels à la nation, donc l’énergie, les transports, l’eau… et les collectivités territoriales. Les sollicitations commerciales dépassent notre capacité à y répondre. Dans une certaine mesure, nous choisissons nos clients.

Dans le contrat d’objectifs 2022-2026 signé avec l’État, figurait «l’ambition d’être l’acteur naturel de référence en matière de fournitures de données et services climatiques». Où en êtes-vous ?

Nous avons eu des moyens, en particulier sur les Outre-mer, pour mettre en place des équipes scientifiques pérennes et faire des projections climatiques à des échelles plus fines. Et quand on nous donne des moyens sur les feux de forêt, c’est aussi lié au changement climatique. L’appui opérationnel que nous apportons aux pompiers depuis longtemps sur le pourtour méditerranéen, concerne, depuis l’été 2024, plus de la moitié des départements français.

Image d'illustration de l'articleCome SITTLER
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Comment vos services aident-ils les industriels à mieux anticiper les risques climatiques et à préparer l’avenir ?

Notre dispositif vise à les aider à mieux comprendre les risques auxquels ils seront soumis à l’avenir. D’abord avec des outils très généraux, comme Climadiag Commune. Sur le site de Météo France, en indiquant le nom de votre commune, vous pouvez obtenir gratuitement un rapport d’une vingtaine de pages. Compréhensible par des non-spécialistes, il donne les principaux indicateurs pour avoir une idée sur ce qui se passera dans la commune en 2050. Ensuite, nous avons des outils plus spécifiques, pour certains secteurs d’activité et de gros clients. Dans le secteur de l’énergie, nous avons mené une étude pour NaTran [­l’ex-GRTgaz, ndlr], afin de l’aider à réfléchir au dimensionnement du réseau de gaz en fonction de l’évolution des pics de consommation. Il fera moins froid l’hiver, donc ces pics changeront. Nous réalisons aussi des études sur la résilience des infrastructures. Par exemple, à la SNCF, on sait que par très forte chaleur, les rails se déforment.

Êtes-vous aujourd’hui capables de dire s’il y a des zones, en France, à proscrire pour l’industrie ?

Nous aidons les industriels à réfléchir aux risques à l’endroit où ils se trouvent ou aux sites qu’ils envisagent. Nous effectuons des études ou nous fournissons des portails d’information qui signalent un éventail de risques. Par exemple, la sensibilité à la chaleur n’est pas la même selon les entreprises. L’entreprise peut identifier les zones dans lesquelles elle aura à la fois de très fortes chaleurs, une sécheresse des sols et des pluies diluviennes.

Météo France a-t-il été consulté pour l’implantation des futures centrales nucléaires ?

Nous travaillons avec EDF pour leur fournir les éléments, sur l’adaptation du nucléaire. C’est un sujet qui dépasse la question de l’implantation des futures centrales. Il concerne aussi les centrales actuelles.

Les entreprises d’infrastructures et de réseaux ont-elles des demandes particulièrement fines sur vos prévisions à plus ou moins long terme ?

Aujourd’hui, leur première demande reste la prévision météorologique. On estime qu’un quart du PIB de la France dépend directement de la météo, et beaucoup plus de manière indirecte. Les industriels ont donc des demandes très concrètes. La SNCF, par exemple, nous en soumet sur des alertes, sur les rafales de vent, les canicules, les risques d’inondation. Nous avons aussi un service dédié à la prévision de chute de feuilles, un enjeu de glissement sur les rails. Pour RTE, les demandes sont liées à la capacité d’équilibrer le système électrique, mais aussi l’offre et la demande. C’est probablement l’un de nos clients les plus experts en matière de météo. Nous recevons aussi de nouvelles sollicitations de toutes les entreprises qui réfléchissent à leur adaptation au changement climatique et qui s’interrogent à la fois sur leur modèle économique, sur la robustesse de leurs infrastructures et sur les conditions de travail de leur personnel.

Vous faites appel aux supercalculateurs les plus puissants en France, mais aussi à l’IA. Compense-t-elle le manque de postes et, à terme, sera-t-elle plus efficace que l’humain ?

Nous investissons et travaillons beaucoup sur l’IA, mais plutôt dans une perspective de remplacer des outils de prévision sur des sujets très pointus et sur lesquels nos modèles sont moins bons. Dans quelques années, nous pourrions aussi avoir des émulateurs de prévision numérique par intelligence artificielle. Ils remplaceraient nos modèles fondés sur la physique. Aujourd’hui, nous partons de nos données d’observation que nous intégrons dans nos modèles, des sortes de programmes informatiques qui rassemblent un ensemble d’équations pour décrire le fonctionnement physique de l’atmosphère. Ces résultats sont ensuite analysés par nos prévisionnistes. Ce sont de très gros modèles, avec 4,5 millions de lignes de code. Demain, la perspective serait de remplacer ces programmes par des outils qui fonctionnent à base d’IA. Nous pourrions faire des économies de moyens de calcul.

L’IA vous fournit-elle des données plus précises sur des zones géographiques ou sur des sites industriels ?

Depuis les années 1990, nous calibrons nos sorties de modèles par rapport aux observations pour qu’elles soient le plus juste possible. On n’appelait pas ça de l’IA, mais de l’adaptation statistique. Aujourd’hui, nous commençons à faire de la descente d’échelle. Nous partons d’un modèle avec une échelle géographique large avant de zoomer sur un territoire. Par exemple, dans la vallée de la Seine, il y a un enjeu important de sécurité pour la navigation, lié au risque de brouillard. Nous avons remplacé notre prévision avec des outils classiques par une fondée sur de l’apprentissage et de l’IA. Et nous avons nettement amélioré le résultat, qui est passé de 68 à 89 % de taux de réussite.

Devez-vous renouveler vos installations pour rester à la pointe de la technologie et répondre aux besoins actuels et futurs ?

Dans les vingt prochaines années, nous devrons notamment renouveler nos supercalculateurs. Et un grand programme d’investissement dans des satellites météo européens nous permettra d’obtenir des informations auxquelles nous n’avons pas accès aujourd’hui, sur des sujets qui peuvent être importants pour les industriels, comme la foudre.

Vous ouvrirez d’ici à 2027 un radar à Mayotte. Les territoires ultramarins sont-ils moins bien couverts par vos services ?

Nous allons également installer un radar en Polynésie française. Nous souhaitons renforcer nos moyens d’observation dans les Outre-mer. Le renouvellement des trois radars de Nouvelle-Calédonie est en cours, sous le pilotage du gouvernement du territoire. Nous avons également investi à plusieurs endroits dans des houlographes, des bouées qui permettent de mieux comprendre les vagues. Historiquement, les informations étaient transmises manuellement par des bénévoles, qui avaient par exemple un pluviomètre dans leur jardin. Aujourd’hui, l’information peut être transmise automatiquement et en temps réel.

Vous êtes parfois critiqués pour votre incapacité à prévoir un événement à 24 heures. Comment pouvez-vous avoir un niveau de certitude pour 2050 ou même 2100 ?

Nous n’avons pas de certitude car la première incertitude, c’est nous tous, ce sont nos politiques d’adaptation au changement climatique et c’est la manière dont les émissions de gaz à effet de serre au niveau mondial vont évoluer. Compte tenu de l’inertie du système climatique, l’évolution du climat en 2050 est assez largement déterminée. Pour 2100, c’est beaucoup plus incertain. Quand on parle de + 4 °C, ce n’est pas une prévision, ni même une projection, c’est l’estimation d’un risque. On espère tous ne pas en arriver là et rester dans le cadre de l’accord de Paris. Pour ce qui est de l’idée que nous ne saurions pas prédire le temps qu’il va faire demain, je ne peux pas être complètement d’accord avec vous. Il suffit de regarder les chiffres et les indicateurs sur la vigilance météorologique, qui est l’essentiel de notre raison d’être. C’est un sujet de sécurité. En 2024, nous avons détecté 99,1 % des épisodes météorologiques dangereux qui auraient dû relever de l’alerte rouge et orange. Ce n’est pas 100 %, mais c’est un très bon résultat. Sachant que, dans le même temps, nous faisons aussi très attention à ne pas lancer trop de fausses alarmes. Il faut être dans le bon équilibre. En 2024, nous avons déclenché 11 % de fausses alarmes pour un objectif fixé par les pouvoirs publics à 16 %. Nos chiffres de prévisions standard sont très bons. Selon l’organisation météorologique mondiale, nos modèles sont parmi les meilleurs en Europe. 

Propos recueillis par Olivier Cognasse et Emmanuel Duteil, Photos Come Sittler

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Vous lisez un article de L'Usine Nouvelle n°3743 - Juin 2025

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