Avoir suffisamment d’électricité, décarbonée et à bas coût. En Nouvelle-Calédonie comme en France métropolitaine, l’angoisse quant à la disponibilité d’électrons verts s'est invitée chez tous les industriels. Mais sans centrales nucléaires ni pays voisins auxquels emprunter un peu de puissance en cas de pénurie, l’île océanienne et ses trois usines de production de nickel sont particulièrement vulnérables. D’avis partagé, l’électricité est l’un des points incontournables pour expliquer leur déficit de compétitivité structurel.
En septembre, la première ministre Elisabeth Borne avait assuré que le gouvernement français répondrait «au plan financier pour contribuer aux investissements nécessaires à la transition énergétique de la Nouvelle-Calédonie, et ainsi permettre à terme la baisse des coûts de production et la décarbonation des usines», si tous les acteurs s'engagent autour d’un plan cohérent. Alors que l’étaux se resserre après l’annonce de Glencore, qui finance l’usine de Koniambo Nickel (KNS) au Nord, qu'il cessera de soutenir cette filiale en février, L'Usine Nouvelle fait le point en quatre questions.
Pourquoi le système électrique actuel est-il insoutenable pour le nickel?
La place du nickel est disproportionnée en Nouvelle-Calédonie. Les trois usines métallurgiques ont consommé les trois quarts des plus de 3 140 gigawattheures (GWh) qui y ont été produits en 2022. Un poids pour les industriels, pour qui l’électricité peut représenter 50% des charges des usines. L’enjeu est notamment critique pour La Société Le Nickel (SLN) et Koniambo Nickel (KNS), qui font fondre le minerai dans de grands fours. Une technique de pyrométallurgie qui peut les amener à consommer, respectivement 1 250 et 1 100 Gwh par an (là où l’hydrométallurgie de Prony Resources, qui utilise des acides, est plus économe).
«Les deux industriels électro-intensifs disposent de leur propres moyens de production», rappelle Jean-Gabriel Faget, le directeur général de l’opérateur calédonien Enercal, qui gère le réseau de transport électrique, une partie de la distribution, ainsi que la majorité des centrales de l’île. Alors que Prony est alimenté par une centrale à charbon opérée par Enercal sur son site, KNS a sa propre centrale à charbon et la SLN est alimentée par une barge au fioul qu’elle a installée en 2022. Leur coût est important, bien plus cher qu’en France métropolitaine et, surtout, qu’en Indonésie, où le charbon produit sur place est subventionné.

- 120-3.15
Février 2026
Indices des prix internationaux des matières premières importées - Pâte à papier - En eurosBase 100 en 2010
- 58.7+6.53
Février 2026
Cours des matières premières importées - Pétrole brut Brent (Londres) en euros€/baril
- 69.4+7.26
Février 2026
Cours des matières premières importées - Pétrole brut Brent (Londres) en dollars$ USD/baril
Les besoins du nickel font aussi que, malgré un barrage hydroélectrique et quelques fermes solaires, le mix de l’île est aux trois quarts fossile. Au total, chacun des quelque 370 000 calédoniens émet l’équivalent de 27 tonnes de CO2 par an. Un chiffre qui tombe à 15,6 – soit près de deux fois plus qu’en France métropolitaine – si l’on exclut le secteur métallurgique. Une situation insoutenable du point de vue du climat, mais qui empêche aussi les producteurs de nickel d’utiliser l’étiquette «bas carbone» qui leur permettrait de justifier un surcoût.
Quel est le plan de transition sur la table ?
Le schéma de transition énergétique voté en Nouvelle-Calédonie à l’été 2023, qui se donne pour objectifs de diminuer les émissions de l’île de 70% d’ici 2035 et d’introduire au moins 50% d’énergies renouvelables dans le mix énergétique métallurgique, ainsi que les travaux d’Enercal donnent des indications. Alors que le potentiel hydroélectrique restant est nul, et que les éoliennes ne supportent pas les tempêtes tropicales, le solaire est l’option favorite. «Le coût du photovoltaïque est orienté à la baisse de façon spectaculaire depuis une décennie : c’est de loin l’énergie la moins chère pour nous, d’autant que la Nouvelle-Calédonie a du foncier et un bon ensoleillement», défend Jean-Gabriel Faget.
S’il resterait de petites centrales, idéalement utilisatrices de gaz (moins émetteur de CO2) et capables de moduler leur puissance voire d'utiliser de l'hydrogène, les métallurgistes deviendraient plus dépendants du réseau. «Les usines ne disposent pas du foncier pour établir des centrales photovoltaïques de taille significative, et ont par principe un optimum moins bon que le gestionnaire du réseau, qui peut compter sur le foisonnement. Typiquement, KNS pourrait arrêter sa centrale charbon et démarrer une centrale gaz pour diviser par 2,5 ses émissions de CO2, mais ne peut pas faire davantage», décrit le directeur d’Enercal. Le reste aurait lieu ailleurs, alors que l’île veut installer un gigawatt supplémentaire d’énergies renouvelables d’ici 2034.
Face aux pics de puissance en milieu de journée, «le stockage sera très vite nécessaire, et nous prévoyons pour cela une combinaison de batteries et de Step [station de transfert d'énergie par pompage], placés à des endroits stratégiques pour limiter les besoins de transport de l’électricité», explique Jean-Gabriel Faget.
Deux Step, ces barrages entre deux retenues d’eau qui permettent en pompant de l’eau du plus haut vers le bas de stocker de l’énergie via la gravité, sont envisagés et les terrains ont été identifiés. L’un au nord et l’autre au sud. Le plus avancé, celui de Tontouta devrait pouvoir délivrer 100 MW durant 9 heures. «Les batteries sont complémentaires, et leurs délais de mise en œuvre sont plus courts», souligne cependant Jean-Gabriel Faget. En août, la société Akuo a obtenu l’autorisation d’installer un parc de batteries de plus de 200 MWh, soit le plus grand de France selon l’entreprise. Au total, une refonte globale du système coûterait de l’ordre de 4,15 milliards d’euros, dont 3 milliards d’euros pour répondre aux besoins des trois usines et du reste de l'île, estime Enercal.
Quid des SMR ?
L’option nucléaire est-elle envisageable ? Sur le papier, la Nouvelle-Calédonie est une zone d’expérimentation de rêve pour les petits réacteurs nucléaires (SMR), des concepts de centrales modulaires, capables de délivrer des puissances moyennes, de l’ordre de quelques centaines de MW au maximum à des zones isolées. «Le nucléaire ça permet de décarboner notre mix énergétique mais aussi de le rendre plus compétitif et de baisser la facture électrique des Calédoniens», commentait récemment le ministre de la transition énergétique du gouvernement calédonien, Christopher Gygès, sur la chaîne La Première. L’idée serait alors d’installer deux SMR, au sud et au nord, pour appuyer la transition en cours vers les renouvelables.
«Nous avons posé beaucoup de questions, notamment à EDF, sur le calendrier de développement de ces nouveaux réacteurs, mais le premier prototype ne fonctionnera qu’au tournant de la décennie. Il faudra plusieurs années supplémentaires pour avoir une solution sur étagère, qui arriverait autour de 2035. Nous avons considéré qu’il était impossible de bâtir un scénario sur cela, alors que nous sommes dans une situation de relative urgence et que les métallurgistes ont besoin de visibilité», modère cependant Jean Gabriel Faget, qui n’exclut pas de reconsidérer la question quand les SMR seront plus matures.
Quelles sont les incertitudes ?
Il faut d’abord savoir qui paiera. Du côté des métallurgistes, les actionnaires de la SLN (Eramet) et de KNS (Glencore) ont fait savoir leur volonté de ne plus financer le nickel calédonien. Selon le chiffrage de l’IGF lui-même, les investissements requis rendraient le nickel calédonien non rentable, et même un prix de l’électricité attractif (via des subventions) ne suffirait pas à lui seul pour rendre les trois usines profitables. «La chose la plus importante est de savoir quelle proportion de ces capex sont susceptibles d’être apportés en subventions, sous une forme ou une autre, et donc l’impact de ces subventions sur le prix final du kilowattheure», concourt Jean-Gabriel Faget.
L’autre incertitude porte sur la pérennité des usines «La vraie question c’est les garanties que sont susceptibles d’apporter ou non les métallurgistes qui vont enlever cette électricité. La rentabilité des projets d’énergies renouvelables se calcule sur 20 ou 30 ans, encore davantage pour les Step… Il faut que ceux qui investissent dedans soient sûrs que ces projets auront une utilité», alerte Jean-Gabriel Faget. Alors que les métallurgistes, de leur côté, doivent être sûrs qu’ils auront des clients pour leur nickel «vert» avant d’investir, le serpent semble se mordre la queue.



