Alors qu’une nouvelle enquête sur le climatoscepticisme orchestré par le géant pétrolier américain ExxonMobil résonne encore dans les médias, Greenpeace dégaine le 27 janvier un rapport contre TotalEnergies et son influence sur la recherche académique française. L'enquête de l'ONG, réalisée auprès de 103 structures de recherche publique, montre que 55% d’entre elles entretiennent un lien avec TotalEnergies. Dans 31% des cas, ce lien dépasse le simple financement. Avec des exemples frappants, comme sur le cluster Paris-Saclay, où l’énergéticien financerait «la quasi-totalité des recherches sur le climat et la transition», selon Greenpeace. Ou le cas de l’université de Pau où «41% des laboratoires sont liés à la major, et trois d’entre eux, regroupant la moitié des scientifiques de l’université, travaille en partenariat direct avec elle».
Pire, selon l’ONG, les trois-quarts des partenariats de TotalEnergies avec l’université de Pau (Pyrénées-Atlantiques) portent sur les énergies fossiles, ce qui n’est pas étonnant compte tenu du passé gazier de la région, où a été découvert le gisement de gaz de Lacq, exploité jusqu'en 2013. TotalEnergies dispose également dans la région de son centre de calcul dédié à l’exploration, avec le plus puissant supercalculateur privé au monde, non loin duquel est implanté un centre de R&D qui travaille notamment à la capture et séquestration de CO2 (CCS), pour extraire plus de pétrole des anciens puits, mais aussi pour décarboner les fumées industrielles.
TotalEnergies accusé de conforter le modèle «extractiviste»
Greenpeace reproche aussi à Total de ne réaliser aucune recherche sur la sobriété et l’efficacité énergétique et de ne réserver que 36% de ses financements de recherche à la thématique «climat et transition» dont la moitié au CCS et CCUS (capture et réutilisation du carbone), considérée par l’ONG comme une «fausse solution». Cette piste fait pourtant partie des solutions pour atteindre la neutralité carbone évoquée dans nombre de scénarios d’experts du Giec. L'option figure également dans celui de l’Agence internationale de l’énergie (AIE).
Pour Greenpeace, cette «omniprésence» du groupe dans le milieu académique et scientifique, lui permettrait de pratiquer un «science-washing» en imposant «sa vision dans les débats sur la transition énergétique», faite de «petits pas sans remise en cause de notre modèle économique et social […] et sans sortie des énergies fossiles», confortant ainsi son modèle «extractiviste», explique Edina Ifticène, chargée de campagne Énergies fossiles à Greenpeace France, dans un communiqué de l’ONG. Des accusations qui interviennent peu après la publication d'un article de Mediapart faisant état du fait que TotalEnergies est visé par une enquête préliminaire du parquet de Nanterre à la suite d’une plainte au pénal pour «pratiques commerciales trompeuses».

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Interrogé sur le même sujet (et avec les mêmes résultats que ceux publiés par Greenpeace dans son rapport) par les journalistes de l’équipe du magazine Cash Investigation dans le cadre d’un numéro intitulé «Climat, le grand bluff des multinationales» diffusé le 16 janvier, TotalEnergies a réagi par écrit. Le groupe rappelle qu’il consacre plus d'un milliard de dollars à la R&D et que depuis 2021, plus de 50% de cet investissement est consacré aux nouvelles énergies (renouvelables, biomasse, batteries…) et à la baisse de l'empreinte environnementale (méthane, CCUS, eau, biodiversité…), contre moins de 30% il y a cinq ans.
L'épineuse question du financement privé dans le public
Le groupe explique que «44 % de ses sujets» de recherche concernent encore les énergies fossiles, ce qui ne signifie pas, selon Total, que cela correspond à «44 % des budgets». La part de la R&D dédiée au pétrole et au gaz «diminue considérablement depuis 2017», insiste le groupe, passant de 77% du budget en 2017, à 43% en 2022. La société dit «viser le progrès dans tous les domaines, y compris la baisse des émissions (grâce à l’électrification) ou l’efficacité énergétique de l’oil & gas».
Concernant son omniprésence dans la recherche publique française, TotalEnergies répond... avec des chiffres mondiaux: 1 000 partenaires de recherche, 23 laboratoires communs et chaires, 100 doctorats, 18 centres de recherche à travers le monde et environ 250 brevets déposés par an. Selon la major, les laboratoires «ne vendent pas leur âme au diable en s’associant à TotalEnergies», mais profitent de cas d’usage et d’accès à des données pour fiabiliser leurs modèles.
Dans sa réponse à Cash Investigation, TotalEnergies rappelle également que «dans le cadre du plan France 2030 par exemple, les laboratoires ne peuvent répondre aux appels à projets qu’une fois qu’ils sont associés à des industriels» et que «cette collaboration est indispensable pour permettre à la France de rester compétitive et d’avoir une industrie forte demain dans des filières clés telles que la mobilité bas-carbone, les batteries ou l’hydrogène». En creux, le rapport de Greenpeace pose la question de la dépendance de la recherche publique aux financements privés.



