«Souveraineté signifie leadership et non autonomie ou indépendance», affirme le patron de Soitec

Alors que la Commission européenne défend une politique industrielle visant la souveraineté dans les puces, Paul Boudre, directeur général de Soitec, plaide plutôt pour le leadership dans les domaines de prédilection du Vieux Continent, se montrant réservé quant à l’idée de Thierry Breton de créer une fonderie avancée de puces.

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Paul Boudre, PDG de Soitec
Paul Boudre, directeur général de Soitec

La souveraineté numérique est au cœur de la nouvelle politique industrielle au niveau de l'Europe inspirée par Thierry Breton, commissaire européen au Marché intérieur. Mais «cela ne peut pas seulement signifier autonomie ou indépendance, a martelé Paul Boudre, directeur général de Soitec, lors de son discours, le 16 juin 2021, à la conférence GSA European Excecutive Forum. Cela ne peut pas vouloir dire poursuivre une approche insulaire, réinventer la roue pour des secteurs entiers. La souveraineté c’est le leadership. Cela signifie que nous devons tirer parti de nos forces en Europe sur l'ensemble de la chaîne de valeur jusqu'aux marchés finaux, créer des partenariats au-delà des frontières, fédérer nos forces et développer nos muscles, conduire l'interdépendance globale en compensant les éléments manquants par des alliances.»

Avec la guerre commerciale sur fond de rivalité géostratégique entre les Etats-Unis et la Chine, et la pénurie récente de puces, qui frappe tout particulièrement l'automobile, freinant la reprise de cette industrie clé, les semi-conducteurs sont devenus une priorité stratégique des grandes puissances industrielles. «Cette pénurie a été une révélation pour les industries et les secteurs qui considéraient auparavant les semi-conducteurs comme un produit facilement disponible, note Paul Boudre. Nous avons appris qu'une implication et un engagement profonds au sein d'écosystèmes entiers sont essentiels pour réussir sur le plan commercial, avec l'innovation continue comme moteur stimulant des stratégies de mise rapide sur le marché de produits nouveaux de pointe. Nous avons également appris qu'il est essentiel, pour nos industries, économies et sociétés, de réduire notre dépendance vis-à-vis des composants étrangers, favoriser nos propres champions et développer les secteurs hautement pertinents pour notre souveraineté numérique et notre leadership industriel.»

Une fonderie de puces, un effort déraisonnable

Le patron de Soitec salue la stratégie de la Commission européenne visant à doubler en dix ans la part de l’Europe dans la production mondiale de semi-conducteurs, en la portant à 20 % à l’horizon 2030. Mais il se montre réservé quant à l’idée défendue par Thierry Breton de créer sur le sol européen une fonderie avancée de puces capable de fabriquer des circuits avec des finesses de gravure descendant à 3 ou 2 nanomètres, alors que les circuits les plus avancés sont gravés aujourd’hui en 5 nanomètres chez seulement deux fondeurs dans le monde : le taiwanais TSMC et le sud-coréen Samsung Foundry.

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«En Europe, nos points forts se situent dans la plage de 90 à 10 nanomètres, où nous pouvons intégrer et exploiter l'ensemble de la chaîne de valeur, jusqu'au niveau du système et des applications de masse critique, rappelle-t-il. Ce serait une tâche gigantesque – et peut-être un effort déraisonnable – de s'engager en dessous des 10 nanomètres et même jusqu'au niveau de 2 nanomètres seulement. L'Europe doit mobiliser ses forces et se concentrer là où elle peut apporter une réelle différenciation, où elle peut ajouter de la valeur, par exemple, dans le FD-SOI.»

Développée dans l’écosystème électronique de Grenoble, la technologie FD-SOI consiste à construire les puces sur substrat de silicium sur isolant au lieu et place du substrat traditionnel de silicium massif pour améliorer les performances ou réduire la consommation d’énergie. Elle est présentée comme une alternative à la technologie FinFET de transistor 3D, offrant le meilleur compromis performances-consommation-coûts pour des circuits numériques dans des applications comme l’assistance à la conduite automobile, l’Internet des objets, l’edge computing ou l’intelligence artificielle embarquée. Soitec en est le porteur en tant que fournisseur de substrats FD-SOI qu'il fabrique dans ses usines à Bernin, en Isère, et à Pasir Ris, à Singapour.

Se concentrer sur les points fort de l'Europe

L’Europe a définitivement perdu la bataille du cloud. Elle n’entend pas perdre celles de l’edge compting, de l’Internet des objets, de l’intelligence artificielle embarquée ou encore de la voiture électronique. Autant de secteurs prometteurs où les semi-conducteurs vont jouer un rôle central. Or le Vieux Continent n’est plus présent dans des composants comme les mémoires, les microprocesseurs, les circuits logiques programmables ou encore les modems cellulaires, et dépend pour la fabrication des microcontrôleurs, composant embarqué en dizaines d'exemplaires dans les voitures, de fondeurs en Asie. Paul Boudre appelle l’Europe à tirer les leçons du passé, à concentrer son effort sur ses points forts et à combler ses lacunes par des partenariats solides. «Le défi n'est pas tant d'être indépendant ou autonome, mais de tirer parti de nos forces et de compléter nos capacités avec des partenariats si nécessaire», souligne-t-il.

L’homme fort de Soitec rappelle que l’Europe dispose de nombreux atouts. C’est vrai en recherche avec le CEA-Leti à Grenoble, l’Imec en Belgique ou les instituts Fraunhofer en Allemagne. C’est vrai aussi dans l’industrie avec des champions mondiaux comme ASML dans la photolithographie, Infineon dans les composants électroniques de puissance et puces automobiles, NXP dans les processeurs embarqués, STMicroelectronics dans les imageurs 3D et composants en carbure de silicium, Bosch dans les Mems ou encore AMS dans les microcapteurs. Sans compter Soitec, leader mondial des substrats de silicium sur isolant devenu incontournable dans les circuits radiofréquences de smartphones et de la 5G.

«Nous pouvons nous appuyer sur des sociétés de systèmes, des opérateurs et des fournisseurs de services européens dans des domaines clés pour favoriser l'adoption du marché : des télécommunications aux soins de santé, de l'automobile et de l'industrie au secteur de l'énergie, conclut-il. Travaillons avec eux. Travaillons ensemble.»

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