Insight SIP Est-il possible de faire revenir l’électronique en France comme l’espère le gouvernement à travers le volet relocalisation de la production de son plan France Relance ? Michel Beghin, président du conseil d'administration et cofondateur d’Insight SIP, une société basée à Sophia Antipolis, dans les Alpes-Maritimes, spécialisée dans la miniaturisation des modules électronique de connectivité sans fil pour l’Internet des objets, en est convaincu.
«Je suis désolé de voir une tendance générale défaitiste en France, explique-t-il à L’Usine Nouvelle. Il y a un climat affligeant de French bashing et d’autoflagellation. Le discours dominant est que tout est déjà foutu et qu’il y a peu de chance que l’électronique redémarre en France. Il est vrai qu’il n y a plus aujourd’hui beaucoup de fabricants d’électronique en France. Mais je reste persuadé que nous avons la capacité de relancer cette filière stratégique.»
Le circuit imprimé, faux problème
La pandémie du Covid-19 et la pénurie de puces ont mis en lumière la dépendance des industries française et européenne vis-à-vis de l’Asie pour certaines fournitures électroniques clés. Les industriels ont pointé notamment le problème du circuit imprimé, composant de base de l’électronique dont la France dépend à près de 80 % de la Chine selon le SNESE, le Syndicat national des entreprises de sous-traitance électronique. «La question du circuit imprimé est un faux problème, estime Michel Beghin. Nous avons aujourd’hui des fabricants en France et en Europe. Mais ils ont choisi de délaisser les gros volumes au profit de l’Asie et de se recentrer sur les petits et moyens volumes de produits à plus forte valeur ajoutée. J’entends dire que c’est moins cher de faire les gros volumes en Chine. C’est un dogme que je ne partage pas. Si c’est bien fait, leur production ne devrait pas coûter plus cher en France. Nous avons une excellente maîtrise de la production, largement supérieure à celle en Chine, et disposons d’une culture industrielle ancienne et forte. Toutes les études le démontrent. Nous avons l'une des meilleures productivités au monde, supérieure à celles de pays émergents comme la Corée du Sud ».

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Insight SIP, une PME d’une vingtaine de personnes, est contrainte par sa petite taille à être «fabless», c’est-à-dire sans usine. Elle réalise des millions de modules radio Bluetooth, NB-IoT, LoRa ou UWB par an en technologie SIP (System in package) qui consiste à monter dans le même boitier plusieurs puces de façon à réduire la place occupée sur la carte électronique. L’objectif est de monter à des dizaines de millions de modules par an dans cinq ans. «Faute de producteur de SIP en France, je suis obligé de faire fabriquer mes produits dans des usines à Taiwan et aux Philippines, regrette Michel Beghin. Si j’avais 10 ou 20 ans de moins, j’irais faire le tour des investisseurs pour relancer cette production en France. C’est faisable. Le plus dur est de convaincre les investisseurs, car ils ont peur d’investir dans le dur, et donc la fabrication.»
Saupoudrage du plan France Relance
La Commission européenne fait de l’électronique une priorité stratégique avec l’ambition de doubler la part de l’UE dans la production mondiale de semi-conducteurs à 20 % à l’horizon 2030. L’un des maillons faibles identifiés par Thierry Breton, le commissaire au Marché intérieur, est la dépendance des industriels européens pour les technologies avancées de puces vis-à-vis de deux fondeurs asiatiques : le taiwanais TSMC et le coréen Samsung Foundry. D’où son idée de créer une fonderie avancée de puces en Europe capable d'aller jusqu'aux technologies de 3 et 2 nanomètres. Le projet fait débat. «Nous avons déjà des fondeurs de puces en Europe, rappelle Michel Beghin. Le problème c’est que nous n’avons pas investi assez au cours des 20 dernières années et les technologies sont devenues aujourd’hui trop anciennes. Pour rattraper le retard, il faut se remettre à investir massivement. Le coût direct de main d’œuvre n’est pas ici très élevé. C’est le coût d’investissement qui est énorme. L’objectif de la Commission européenne est atteignable si l’Europe accepte de mettre le paquet comme le font d’autres pays. La Corée du Sud compte investir 450 milliards de dollars d’ici 2030 dans son industrie des puces. Cela donne une idée de l’effort à consentir dans ce domaine pour rester dans la course mondiale.»
Dans le plan « France Relance », le gouvernement fait de la relocalisation de la production électronique un de ses axes prioritaires. A ce jour, il a retenu 78 projets pour un soutien de l’Etat de 95 millions d’euros sur un total d’investissement de 314 millions d’euros. «Pas sûr que cela soit à la hauteur des enjeux, critique Michel Beghin. Ce plan me donne l’impression d’un saupoudrage sans une véritable stratégie. L’Etat injecte beaucoup d’argent partout pour satisfaire les lobbys le plus puissants.»
Disposer de leviers de négociation avec les autres puissances
Alors quoi faire pour faire revenir l’électronique en France ? Copier ce que les autres pays font très bien ? Créer ex nihilo les équivalents européens de l’américain Intel dans les microprocesseurs, du sud-coréen Samsung dans les mémoires ou du taiwanais TSMC dans les services de fonderie de puces ? «Certainement pas, tranche le patron d’Insight SIP. Je ne vois pas par quelle baguette magique ces entreprises pourraient réussir. Pour la simple raison que ce n’est là que nous sommes très bons. Mieux vaut capitaliser sur nos compétences dans des domaines comme les radiofréquences, les capteurs ou la photonique, héritage de notre histoire dans le militaire, les radars ou les télécoms, où l’excellence française est reconnue à l’international. La France a des moyens limités. Plutôt que de partir tous azimuts, le gouvernement ferait mieux de concentrer son action sur ces domaines où nous sommes forts et où nous pouvons devenir des leaders mondiaux.»
Dans le contexte de guerre des puces sur fond de rivalité géopolitique entre les Etats-Unis et la Chine, cette stratégie revêt des enjeux considérables de souveraineté pour la France et l’Europe. Mais souveraineté ne signifie pas autarcie. «Il suffit d’avoir deux ou trois secteurs clés où nous sommes les meilleurs au monde pour disposer de leviers de négociation avec les autres pays, explique l’entrepreneur. C’est-ce que faisait Trump avec la Chine.»
Ingénieur de l'Insa de Toulouse, Michel Beghin, 64 ans, dispose de 40 ans d'expérience dans les composants électroniques chez plusieurs sociétés, dont Philips, Tekelec, Adcon Technologies et Murata.



