Vers un nouveau maillon de l’industrie des batteries électriques en France ? Près de trois ans après avoir racheté la raffinerie de nickel de Sandouville (Seine-Maritime) à Eramet, le géant des métaux du groupe platine sud-africain Sibanye-Stillwater a peaufiné son plan. La production historique de l’outil industriel, qui s’était monnayé 85 millions d’euros début 2022, sera interrompue vers mi-2025. Sibanye Stillwater mène en parallèle différents chantiers pour reconvertir le site en usine de production de précurseurs de matériaux actifs de cathode (ou pCAM). Des composants critiques dans la chaîne de valeur des batteries de véhicules électriques. Le montant d’investissement pour ce projet baptisé GalliCam (à six chiffres) n’est pas communiqué.
Victime métropolitaine de la crise du nickel
Cette transition industrielle arrive dans un contexte compliqué. Longtemps alimentée par l’usine d’Eramet de Nouvelle-Calédonie, la SLN (dont il partageait le nom), la raffinerie de Sandouville qui emploie 216 salariés est ébranlée par la crise de l’industrie du nickel dans le monde. Productrice de métal de très haute pureté (utilisé dans des superalliages de l’aéronautique, du nucléaire et l’électronique) et de sels de nickel, l’usine a perdu 72 millions de dollars en 2023. Assez pour pousser Sibanye-Stillwater à mettre un terme à cette activité historique, quitte à débourser d’importantes sommes pour arrêter des contrats d’approvisionnement avant leur terme, à la fin de l'année. La production continuera jusqu'à mi-2025, le temps de finir les stocks.
La surproduction des raffineries chinoises alimentées par les mines indonésiennes inonde le marché et déprime les cours, rappelle à L'Usine Nouvelle Christophe Petit, directeur France de Sibanye-Stillwater qui porte le projet GalliCam : «nous ne voyons pas comment l’usine pourrait être profitable dans un marché insoutenable comme celui-ci, qui devrait durer plusieurs années». Le cadre dirigeant note toutefois un «alignement de planètes, au vu de la volonté de Sibanye-Stillwater de rentrer dans le monde des métaux pour batterie» [voir encadré].
Gagner le marché des batteries électriques
Le remodelage de l’usine doit lui permettre de se positionner sur le créneau des batteries, en transformant 10000 tonnes de nickel en pCAM à partir de 2027. Cette poudre à base de nickel, de cobalt et de manganèse est, comme son nom l’indique, l’ingrédient de base pour la production du matériel actif de cathode (ou CAM, qui contient aussi du lithium) qu’utilisent les fabricants de batteries comme Verkor ou ACC. Selon les estimations de L’Usine Nouvelle, l’usine de Sandouville produirait de quoi équiper entre 200000 et 400000 véhicules électriques, selon la taille de la batterie et la chimie choisie.

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Le groupe doit prendre sa décision finale d'investissement en 2025, après des études de préfaisabilité et de faisabilité. Une consultation publique sur la transformation de l'usine a démarré lundi 9 septembre, avec l’ouverture d’un site internet et l’organisation de réunions d’informations. «Les pCAM ne sont pas une commodité : en fabricant la matière, nous figeons la chimie et la morphologie des grains de manière très précise, pour répondre à des spécifications exigeantes», souligne Christophe Petit en notant que «très peu de projets existent en Europe, où l’on s’attend à un déficit de pCam». En France, Orano et le chinois XTC ont annoncé en mai 2023 un grand projet de CAM et pCAM à Dunkerque, tandis que le groupe Axens travaille avec Changyuan Lico à la construction d’une usine de CAM.
Réutiliser l'outil industriel existant
Pour l’usine normande de Sibanye-Stillwater, l’impact sur l’emploi entre l'arrêt de l'activité historique et le démarrage des nouveaux outils industriels, prévu pour 2027, reste inconnu. «Il y aura des travaux : du démontage et du remontage pour mettre en place la première usine de démonstration qui doit démarrer l’an prochain, faire tourner notre pilote existant pendant ce temps… Une bonne partie du personnel y sera consacrée, et nous profiterons de la période pour faire de la formation aux nouveaux produits et procédés», rassure Christophe Petit en soulignant que l’objectif est de «réutiliser au maximum les compétences».
Pour son usine, Sibanye-Stillwater a envisagé différentes options parmi lesquelles le recyclage de catalyseurs et de batteries, ou le raffinage de sulfate de nickel. Le choix final a tenu compte des bonnes perspectives du marché des cathodes à base de nickel (dites NMC) en Europe – une chimie haut de gamme, chère mais très performante pour l’autonomie des véhicules –, mais aussi de considérations techniques.
«Le marché mondial s’est naturellement orienté autour du sulfate de nickel, produit avec de l’acide sulfurique, car c’est l’option la moins chère pour purifier le métal… Mais nous nous sommes rendu compte que nous pouvions garder notre voie traditionnelle, qui passe par des chlorures, pour réaliser deux étapes en une !», raconte Christophe Petit. Dans le détail, Sibanye-Stillwater prévoit de transformer directement un produit intermédiaire contenant du nickel et du cobalt (dit précipité d’hydroxyde mixte, ou MHP) en pCAM.
Sel de table contre sulfate de sodium
De quoi conserver l’outil industriel et les compétences d’hydrométallurgie du nickel que possède déjà l’usine, qui utilise déjà des procédés à base de chlore… mais aussi doper la rentabilité en limitant les étapes et éviter la production de déchets toxiques encombrants à traiter. Un point crucial : l'allemand BASF, qui a construit une usine de pCAM en Finlande, n’a pour l’instant pas pu entamer sa production faute d’autorisation environnementale.
«La méthode traditionnelle de fabrication des CAM produit du sulfate de sodium, dont personne ne sait quoi faire en Europe. Notre procédé ne rejettera que du chlorure du sodium, ce qui est le nom scientifique du sel de table», vante Christophe Petit. Sibanye-Stillwater a prouvé le procédé à l’échelle du pilote industriel et déposé un brevet.
Cerise sur le gâteau, ce chlorure de sodium pourra être réutilisé pour produire l’acide chlorhydrique et la soude utilisés par l’usine de Sandouville, explique l’ingénieur de formation qui voit dans ce modèle circulaire «un avantage compétitif majeur». Reste à le mettre en œuvre à l’échelle, dans les murs de l’usine existante. Une source d’économies d’argent et de matériel... mais aussi de maux de têtes.
Sibanye-Stillwater mise sur les batteries en Europe
Pour Sibanye-Stillwater, la conversion de l’usine de Sandouville fait partie d’un plan plus large. Le multinationale sud-africaine, dont le chiffre d’affaires a atteint 6,2 milliards de dollars en 2023, pâtit de la petite forme du marché des platinoïdes, son cœur d’activité avec l’extraction aurifère. Pour se diversifier, elle a lancé une offensive coordonnée dans les métaux de batteries sur le Vieux continent. Au-delà des pCAM à Sandouville, le groupe a investi 25 millions d’euros dans le projet d'usine de batterie de Verkor, à Dunkerque. Il porte aussi un grand projet baptisé Keliber, qui rassemble plusieurs mines, un concentrateur et une raffinerie d’hydroxyde de lithium – la fameuse «qualité batterie» – à Kokkola en Finlande. Keliber, dont Sibanye-Stillwater possède 80% aux côtés de l’entreprise d’Etat Finnish Minerals Group, doit produire de quoi équiper 300000 voitures électriques par an, pour un investissement total de 667 millions d’euros. «Les travaux avancent bien : la raffinerie sera terminée à l’été prochain, et nous commencerons à enlever la roche de couverture fin 2025 pour commencer à utiliser notre propre minerai en 2026», se félicite Karin Tynelius, la directrice de la communication pour l’Europe du groupe.



