Il y a urgence. Entamées en 2023 sous l’égide du gouvernement français, les discussion du groupe de travail sur l’avenir du nickel en Nouvelle-Calédonie – qui réunit l’Etat français avec le gouvernement, les Provinces et le Congrès calédoniens – sont sous pression. Isolé au milieu de l’océan Pacifique Sud, l’archipel calédonien est aujourd'hui le quatrième producteur minier de nickel (un métal utilisé en sidérurgie et, de plus en plus, dans la production de batteries électriques) dans le monde. Mais les trois usines métallurgiques de l'île font face à un déficit structurel et se rapprochent dangereusement du gouffre.
«Il est essentiel que [les] groupes de travail se mettent autour de la table le plus vite possible et travaillent 24 heures sur 24, 7 jours sur 7 car les délais sont très courts», alertait Bruno Le Maire, à la suite d’un déplacement en Nouvelle-Calédonie, fin novembre. Lors de son discours, le ministre de l’Economie français a réaffirmé être prêt à «s’engager totalement pour investir», tout en soulignant que «l'État ne fera pas de chèque, [et] ne financera pas des activités industrielles à perte», et affichait l’objectif de signer un accord d’ici fin janvier.
Trois usines au bord de la faillite
Cet empressement s'explique. Fortement endettés, les métallurgistes de Nouvelle-Calédonie ont appris en 2023 qu'ils ne peuvent plus compter sur leurs actionnaires privés pour renflouer leurs caisses. En septembre, l’entreprise française Eramet a annoncé qu’elle ne «remettra pas de nouveaux investissements» dans la Société Le Nickel (SLN), qui survit sur un prêt de 40 millions d’euros par l’Etat français début 2022. Le suisse Glencore, actionnaire de l’usine du Nord de Koniambo Nickel, prévoit d’arrêter de financer ses opérations fin février 2024.
Prony Resources enfin (dont l’autre géant suisse du négoce, Trafigura, possède 19% du capital) est placée sous mandat ad-hoc et pourrait être en cessation de paiement dès fin janvier… «La question est de faire durer la trésorerie dans l’attente de solutions de soutien», écrit Prony Resources dans un communiqué de presse daté du 4 janvier en précisant auprès de L'Usine Nouvelle déployer un «plan d'économie drastique, tout en préservant la production, l'environnement et la sécurité» et chercher les moyens d'achever sa montée en pusisance et son adaptation au marché.

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Les raisons du manque de compétitivité de l'industrie calédonienne (de mauvaises performances opérationnelle, une énergie onéreuse, le boom porté par la Chine du nickel bon marché indonésien...) sont connues. Mais à court-terme, celle-ci est aussi accablée d'une baisse brutale des cours du nickel. En 2023, le prix d’une tonne de ce métal dit «du diable» a chuté de 45% pour se rapprocher des 16 000 dollars la tonne. La pire performance parmi les métaux industriels en 2023, et de quoi saigner à blanc la trésorerie des métallurgistes calédoniens.
«L'inquiétude des opérateurs porte notamment sur le calendrier des discussions : les prix du nickel ayant fortement baissé depuis mi-octobre, les pertes se sont accrues», s'inquiète par exemple le directeur de la SLN, Jérôme Fabre. Difficile aussi d'espérer que les vents tournent à court-terme alors que, selon les analystes, les marchés miniers et métallurgiques sont portés par les investissements en Indonésie et en Chine et pourraient rester en surplus jusqu'à la fin de la décennie.
Vers une autorisation de l'exportation de minerai brut
Face à cette situation critique, Bruno Le Maire a présenté fin novembre une ébauche de plan, sur lequel les autorités politiques doivent s’accorder. Dans le détail, l’Etat pourrait participer à l'investissement dans la transition énergétique du Caillou. Un impératif pour aider le métal calédonien à être compétitif sur le plan économique et environnemental. Mais il pose ses conditions. D'abord, il propose que les usines métallurgiques de ferronickel (celles de la SLN et de Koniambo), qui produisent pour le marché de l’acier inoxydable chinois, investissent dans des produits capables d’intégrer la chaîne de valeur européenne des batteries. Un positionnement sur lequel est déjà Prony Resources. Il insiste ensuite sur «l’accès à la ressource» alors que la SLN, notamment, se plaint régulièrement de ne pas pouvoir exploiter au maximum ses gisements en raison de nombreux blocages administratifs limitant l’extension des mines et l’ouverture de nouveaux points d’extraction. Bercy souhaite convaincre les autorités locales de simplifier la délivrance de permis d’exploration et d’exploitation du nickel.
Enfin l’accord vise aussi à remettre en cause les limitations d’exportation en vigueur en Nouvelle-Calédonie. Pour garder la valeur ajoutée sur place, Nouméa interdit notamment d’envoyer à l’étranger du minerai à haute teneur, ou extrait au sein des trois «réserves géographiques métallurgiques» de l’île (Tiébaghi, Koniambo, Sud latéritique). Le reste du minerai peut être exporté sur la base d’un régime d’autorisation strict, qui a tout de même permis d’envoyer l’équivalent de 95 000 tonnes de nickel à l’étranger en 2022 (sur une production minière totale de près de 200 000 tonnes).
L’accord envisage de permettre d’exporter le minerai basse-teneur des réserves, que les industriels ne peuvent pas raffiner dans leurs usines, et de simplifier le régime d’exportation. Une demande ancienne des industriels, qui mettent en avant que l’activité d’exportation de minerai brut des sociétés minières de l’île est bénéficiaire et peut venir donner de l'air à la métallurgie… D'autant que les cours du minerai de nickel restent malgré tout élevés en raison de la décision de l’Indonésie de ne plus vendre son propre minerai non transformé.
Optimisme des industriels, silence des actionnaires
«Il y a eu de gros efforts ces dernières semaines pour arriver à des compromis. L’implication de l’Etat et des politiques locaux est très importante, ce qui est encourageant», estime un acteur du secteur. «La dynamique semble enclenchée, ce qui est déjà une très bonne chose !», souligne un autre. Les industriels, qui suivent les négociations au jour le jour, affichent leur optimisme, alors que des représentants de la Province Nord (indépendantiste) ont accepté de participer aux discussions. Reste maintenant à tomber d'accord sur les petites lignes, notamment pour encadrer les autorisations d'exports dans le temps ou intégrer des mécanismes pour empêcher qu'ils ne cannibalisent l'activité métallurgique.
Il faudra ensuite convaincre les actionnaires, échaudés par leur expérience et les perspectives de marché incertaines, et qui semblent peu enclin à remettre au pot. Un enjeu de taille puisqu'à moins qu’un investisseur miracle n’apparaisse ou que l’Etat ne prennent des participations directement (comme l’a proposé le syndicat Solidarité NC pour Prony), les usines ne pourraient éviter une fermeture ou une mise en veille. Un désastre social, puisque qu'elles emploient 5 035 salariés (soit 7,5% des salariés du secteur privés) et sont d’importantes contributrice au budget de l'île. Une fermeture serait «inenvisageable compte tenu des conséquences dramatiques que cela entrainerait», alertait le gouvernement calédonien le 20 décembre s'inquiétant du risque de «détérioration économique et sociale sans précédent pour la Nouvelle-Calédonie».
«Attention à la fébrilité : traiter l’économique d’abord puis l’écologique ensuite reviendrait à planter les deux», modère de son côté Nicolas Imbert, directeur exécutif de l’ONG Green Cross France (missionnée en 2022 par les institutions de Nouvelle-Calédonie sur le sujet), en pointant que les impacts de l’extraction minière concernent le climat, mais aussi l’eau et la biodiversité. «Il faut retrouver de la sérénité et porter une vision commune d’excellence métallurgique et minière en construisant une réglementation au niveau des standards internationaux», juge l’ingénieur, qui rappelle que Tesla s'intéresse à la Nouvelle Calédonie dans sa quête de nickel vert et conseille de «verticaliser et spécialiser davantage la filière, sur place, plutôt que jouer sur les volumes». Dans tous les cas, les questions de la survie à court-terme et du financement à long-terme de la transformation du nickel calédonien demeurent.



