Les néo ingénieurs risquent d’avoir un atterrissage sur le marché du travail plus mouvementé que leurs camarades des précédentes promotions. Selon une enquête menée par l’association pour l’emploi de cadres (Apec), entre janvier et avril 2020, les offres destinées aux diplômés ayant une expérience inférieure à un an ont diminué de près de 65%. Le confinement a évidemment accentué le phénomène, avec une baisse de 69% entre avril 2019 et avril 2020.
Alors que de nombreuses entreprises ont déjà annoncé un gel des embauches, 700 000 diplômés devraient investir le marché de l’emploi d’ici septembre 2020. “La concurrence sera rude, avec des salaires potentiellement revus à la baisse. D’autant qu’en raison du confinement, certains ont vu leur stage - passeport pour une entrée facilitée sur le marché du travail - écourté”, analyse Sébastien Sanchez, directeur général de Michael Page.
Face à ces perspectives incertaines, les diplômés pourraient se diriger vers des cursus complémentaires d’une durée d’un an. Sans pouvoir l’affirmer à l’heure actuelle, certaines écoles s’attendent à une augmentation de l'intérêt pour ces années de spécialisation. “Plusieurs élèves ont récemment discuté avec les équipes pédagogiques sur l'intérêt de ces programmes, indique François Rousseau, directeur de Mines Nancy. Cela risque notamment de faire pencher la balance pour ceux qui hésitaient.”
Des mastères spécialisés omniprésents
Au sein des écoles d’ingénieur, cette offre se centralise autour du Mastère spécialisé. Né en 1983 et propriété de la Conférence des grandes écoles, il est accessible à tous les titulaires d’un bac+5, ou d’un bac+4 assorti d’un minimum de trois ans d’expérience professionnelle. “C’est un label de la CGE donc sans reconnaissance de l’Etat. Mais il est accessible à toutes les écoles membres de la CGE : ingénieurs, commerce, management, journalisme”, liste le directeur de la Conférence des grandes écoles Laurent Champaney. Il existe aujourd’hui 402 formations labellisées, accessibles en formation initiale ou continue, qui diplôment annuellement 8 000 personnes.
La maquette d’Efrei Paris, école spécialisée dans le numérique, comporte deux mastères spécialisés, respectivement en data management et en cyber sécurité et management. Pour Edouard Arnaud, son directeur marketing, l'intérêt de ces cursus réside dans le niveau de spécialisation qu’ils apportent. “Sans cette année supplémentaire, un étudiant en développement n’aura pas forcément une spécialisation en cybersécurité, de plus en plus demandée par les entreprises,” illustre-t-il.
La plupart des mastères spécialisés se décomposent entre un semestre de cours et un semestre en entreprise (l'option internationale est possible selon les mastères). C’est le cas de huit formations proposées par l’INSA Lyon (Rhône), qui concernent des secteurs aussi variés que l'informatique, la cybersécurité, ou le spectacle du vivant. Ils sont au total 130 élèves à suivre ces Mastères, sélectionnés sur dossier puis entretien de motivation. “Il y a également des tests, comme pour le mastère cybersécurité, pour s’assurer que le candidat a les bases nécessaires en informatique”, complète Frédérique Laforet, directrice de la formation continue à l’INSA Lyon.
Une double compétence ingénierie-management
Répondant à ce besoin de spécialisation, certains établissements adhérents s’associent pour échafauder des mastères spécialisés. Ecoles d’ingénieurs et de commerce avancent main dans la main, à l’image du mastère spécialisé "Management de grands projets" de l'ISAE Supaéro (à Toulouse, en Haute-Garonne) et d'HEC (Paris) ou "Acteur pour la transition écologique" d’Audencia et Centrale Nantes (Loire-Atlantique). “Cette double casquette est un vrai accélérateur de compétences”, estime Victor Guyot, directeur scientifique des formations de l’ESIEA. Une orientation business qu’offrent également les très en vogue Master of Business Administration (MBA), désormais intégrés à la maquette de nombreuses écoles d’ingénieurs.
Un des freins auxquels peuvent se heurter les étudiants demeure le prix de ces mastères spécialisés : entre 10 000 et 20 000 euros en moyenne. “Les étudiants peuvent être accompagnés par une entreprise qui va financer tout ou une partie des droits de scolarité via un contrat de professionnalisation”, nuance Laurent Champaney.
Directeur senior ingénieur et techniciens et informatique de PagePersonnel, Julien Weyrich considère que l’étudiant doit se poser une question fondamentale avant de candidater dans un mastère spécialisé : est-ce une plus-value pour son projet professionnel ? “Il ne faut pas que cela soit du vernis pour le CV. Cela ne multipliera pas le salaire par deux. Mais c’est notamment intéressant pour des ingénieurs qui ont envie d’un job un peu moins technique et plus orienté management.”
D’autres possibilités
S’ils sont majoritaires dans le paysage des écoles d’ingénieurs, les mastères spécialisés ne sont pas les uniques formations complémentaires. La Commission des titres d’ingénieurs (CTI) accrédite depuis 2015 des écoles pouvant délivrer un diplôme d'ingénieur de spécialisation aux élèves déjà titulaires d'un diplôme d'ingénieur. Comme le clarifie la CTI, le rôle de ces formations est d’apporter “un réel approfondissement dans un domaine peu développé par ailleurs, répondant à un besoin parfaitement identifié auprès des entreprises.”
L’école EURECOM décerne par exemple un diplôme d'ingénieur spécialisé en communication pour les systèmes de transport intelligents. Une formation dispensée en anglais que suivent chaque année dix à vingt étudiants. “Ils viennent majoritairement d’écoles françaises, mais nous avons un nombre grandissant d’ingénieurs étrangers (Inde, Tunisie, Espagne) qui nous rejoignent”, clarifie Philippe Benassi, responsable des relations internationales pour Eurocom.
Sur le plan universitaire, Science Po propose plusieurs masters en un an. L’étranger est également une possibilité, comme l’évoque François Rousseau, directeur de Mines Nancy (Lorraine). “Nous avons des accords informels avec des universités américaines, comme Columbia. Éventuellement, c’est sous réserve des résultats et c’est très sélectif.” Pas sûr que la crise sanitaire favorise cette option internationale cette année.



