"La crise pourrait creuser un fossé social entre les jeunes diplômés", pour Jérémy Lamri, directeur recherche de Jobteaser

Directeur de la recherche et de l'innovation de la plateforme d'orientation et de recrutement Jobteaser, Jérémy Lamri a piloté une étude sur l'impact du Covid-19 sur le recrutement des jeunes talents. Il revient sur les conséquences que pourrait avoir cette crise sur la relation entre les entreprises et les jeunes diplômés. Et estime qu'un plan de relance, qui allégerait les cotisations sur les embauches de jeunes, devrait se focaliser sur les jeunes diplômés de l'université plus que sur ceux des grandes écoles.

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Jeremy Lamri
Jérémy Lamri est le directeur de la recherche et de l'innovation de la plateforme d'orientation et de recrutement Jobteaser.

L'Usine Nouvelle - D'après votre enquête, 70% des entreprises ont en partie ou totalement gelé les recrutements de jeunes talents. La rentrée s’annonce si compliquée pour eux ?

Jérémy Lamri - Il est certain que cela va être plus dur que l’an dernier, même si ce taux est à relativiser. Nous avons réalisé notre étude durant le confinement, une période de doute pour les entreprises, qui ont eu comme réflexe de geler les embauches. Mais selon l’évolution de la situation, certains secteurs pourraient être plus touchés.

Lesquels ?

Principalement tout ce qui est lié à la restauration, l’hôtellerie ou le tourisme. On parle de près d'un commerce sur quatre contraint de fermer suite à la crise. Les métiers commerciaux vont également souffrir, car les entreprises réduisent leurs coûts et donc achètent moins. Dans l’industrie, ce sont les projets de R&D qui sont différés par plusieurs grands groupes. 

Votre étude prend en compte les jeunes diplômés français, mais également d'autres pays européens. Y a-t-il des spécificités nationales ? 

La seule tendance que l’on constate, c’est qu’en période de crise ou non, les étudiants français sont plus inquiets que leurs homologues allemands. Cela vient du fait qu’après l’obtention de leur diplôme, les Allemands ne se limitent pas à leur domaine d’étude dans leurs recherches d’emploi. Il y a moins de flexibilité en France, où la pression du diplôme et du champ d’étude est plus forte.

Cette crise a t-elle changé la perception des étudiants vers des métiers à plus fort impact social et sociétal ?

Je l'espère. Beaucoup de gens parlent d'un "nouveau monde", de l'électrochoc créé par cette épidémie, mais je crois que la vie va repartir comme avant. Il est certains que les jeunes vont se poser plus de questions sur leur contribution à la société. La crise pourrait creuser un fossé social entre les jeunes diplômés, car il y a les étudiants qui ont le temps de réfléchir à ces questions car ils sont soutenus financièrement et ceux qui ont besoin d'un salaire rapidement.

Vous estimez “qu'un nouveau modèle est à imaginer dans la relation entre jeunes talents et entreprises.” Quels sont ses contours ?

Je vais prendre l’exemple du secteur du marketing. Ces dernières années, la promotion a beaucoup évolué. On ne fait plus la publicité d’un produit, mais d’un thème : si vous vendez un shampoing, vous allez parler de la beauté des cheveux. Cela pourrait devenir la même chose pour les entreprises lorsqu'elles se vendent, en endossant un rôle de conseiller d’orientation. Elles vont mettre en avant un secteur d’activité plutôt qu’un poste, dans le but de générer un affect pour la marque employeur. La guerre des talents va reprendre et les entreprises vont profiter de l’incertitude pour accompagner les jeunes et renforcer leurs relations avec les écoles.

Quel rôle jouent ces écoles et universités dans l’accompagnement des étudiants pendant la crise ?

Les services carrières des écoles de commerce et d’ingénieur, qui s’occupent des stages et de l’orientation, sont très sollicités. Malheureusement, les universités sont elles sous équipées, avec dans certains cas 3 personnes pour une demande potentielle de 30 000 étudiants. Ces derniers sont alors livrés à eux-mêmes. C’est pour cela que j’appelle l’Etat à renforcer ses investissements sur tout ce qui touche à l’orientation et la préparation des carrières.

Dans son plan de relance pour septembre, le gouvernement envisage une prise en charge d'une partie des cotisations en cas d'embauche des jeunes. Que pensez-vous de cette mesure ?

Je ne vais pas me faire que des amis, mais je pense que cette subvention ne devrait pas s’appliquer aux étudiants de grandes écoles, qui vont avoir beaucoup moins de difficultés à trouver un emploi, mais se focaliser sur les diplômés hors grandes écoles. 

Quelles conséquences vont avoir cette crise sur l'éducation et le travail ?

La transformation digitale va s'accélérer dans les écoles. Le taux d’équipements numériques va augmenter et je pense qu’il y aura une meilleure acceptation de la vidéoconférence et des entretiens à distance pour les recrutements. Concernant les entreprises, les politiques sur le télétravail vont certainement s’assouplir. Je ne suis néanmoins pas partisan du télétravail complet. L’entreprise est avant tout un projet fait de contact social. De plus, je ne pense pas que cela augmente la productivité sur le long terme. Cette crise soulève aussi la question de la manière dont on accompagne les jeunes vers le monde du travail. Les écoles et entreprises sont actuellement ne sont pas assez proches et dès que ce lien s’altère, les étudiants sont stressés et perdus.

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