Bien loin du Doliprane, c’est dans la médecine nucléaire applicable au traitement de cancers que Sanofi accentue son intérêt. Un mois après avoir signé un accord de licence exclusif pour le premier médicament, encore en développement, d’Orano Med, le laboratoire français investit 300 millions d’euros dans les activités de biotechnologies du géant tricolore du combustible nucléaire. Cet investissement, annoncé le 17 octobre, octroie à Sanofi une part de 15,6% dans l’activité biotech d’Orano Med, désormais valorisé à hauteur de 1,9 milliard d’euros. La transaction ne porte pas sur l’activité de production d’Orano Med, qui en reste entièrement propriétaire.
Créer un leader français de thérapies innovantes en oncologie
«L’arrivée de Sanofi est une reconnaissance du travail et du côté pionnier d’Orano Med, et une opportunité d’accélération dans le domaine médical pour le groupe», juge Nicolas Maes. Le directeur général d’Orano voit dans cette participation «une aide au financement pour le développement médical et celui de nos installations industrielles. En s’arrimant à Sanofi, nous allons pouvoir accélérer le développement de l’alphathérapie et créer un leader français dans ce domaine de thérapies prometteuses en oncologie.»
Côté Sanofi, Olivier Nataf, directeur monde Oncologie du groupe, loue une «plateforme technologique innovante» qui ouvre une «nouvelle voie thérapeutique dans le cancer en général», assurant que cette prise de participation va «permettre une accélération du développement ces nouvelles molécules».
Cette technologie a conduit à la création d’Orano Med en 2009, lorsque certains ingénieurs du groupe ont développé des applications du plomb 212 dans le domaine de l’oncologie. Extrait de thorium 228, cet élément radioactif est combiné à un vecteur biologique pour être injecté et guidé directement au niveau des tumeurs ciblées pour les irradier et les détruire.
Dans ce domaine des radiothérapies internes vectorisées, le plomb 212 dispose de caractéristiques intéressantes. Il génère des émetteurs alpha – d’où le terme alphathérapie – provoquant un rayonnement très puissant, capable de détruire une cellule cancéreuse, mais dispose d'un cycle court d’environ 11 heures à partir duquel sa radioactivité est réduite de moitié. Et est rapidement éliminé par le corps, en particulier par les urines. Ce qui permettrait au plomb 212 d’être extrêmement efficace mais pas durable dans le corps.
Seuls deux médicaments de ce type existent actuellement, commercialisés par Novartis, mais sont basés sur des émetteurs bêta, décrits notamment par Orano Med et Sanofi comme moins probants en termes d’efficacité et de tolérance.
Mise sur le marché américain prévue dès fin 2026
Orano Med serait l’un des seuls acteurs et le plus avancé dans ce domaine des alphathérapies dans le monde. Son premier médicament, baptisé AlphaMedix, se trouve en développement clinique dans une indication de cancer rare neuroendocrinien. Utilisant le plomb 212 combiné à un vecteur protéique du laboratoire américain RadioMedix, AlphaMedix entrera en développement de phase III «début 2025» et Orano Med table sur une possible commercialisation «dès fin 2026 ou début 2027» aux Etats-Unis où il pourrait «disposer d’une procédure d’approbation accélérée de la FDA», l’autorité sanitaire américaine, décrit Nicolas Maes. Sa mise sur le marché européen suivrait probablement quelques mois plus tard.
C'est une première étape. Le portefeuille en développement d’Orano Med comporte une dizaine de molécules, avec des cibles oncologiques diverses, comme les cancers du sein, du poumon, ou encore de la prostate.
Orano Med investit dans l'ensemble de la chaîne de production
La participation de Sanofi est également motivée par la maîtrise d’Orano Med de l’intégralité de la chaîne de production, du développement pré-clinique à la forme finie du médicament, en passant par les matières premières pour obtenir le plomb 212. Industriellement, Orano Med a aussi déployé ses actifs. En plus d’installations de R&D en France et aux Etats-Unis, il a inauguré une première usine près d’Indianapolis (Etats- Unis) en juin dernier et a posé la première pierre d’une usine à Onnaing près de Valenciennes (Nord) en février.
En raison du cycle court de radioactivité du plomb 212, il est impératif de livrer et injecter le médicament dans un délai très court après production d’une dose. L’usine américaine a l’avantage d’être à proximité directe de l’aéroport d’Indianapolis, le hub de FedEx qui livre chaque nuit, sans escale, tous les états américains. La future implantation d’Onnaing n’est de son côté qu’à une heure de l’aéroport de Bruxelles Zaventem, le hub aérien pour la livraison de produits radio-pharmaceutiques en Europe, à une heure de vol de Roissy Charles-de-Gaulle, et permet de livrer aussi par la route une très large partie de la population européenne.
Enfin, dans le cadre d’un investissement de 250 millions d’euros, Orano Med démarrera en novembre la construction d’une usine d’extraction de thorium sur son site de Bessines-sur-Gartempe (Haute-Vienne), prévue pour entrer en service en 2027. L’objectif est de monter en cadence pour accompagner la production industrielle du portefeuille d’alphathérapies en fournissant les deux usines actuelles puis les éventuelles implantations futures. En fonction du développement des produits, Orano Med réfléchit déjà à de nouvelles unités de fabrication en Amérique du Nord, en Europe et en Asie.



