Les Européens ont gagné un sursis. Le président américain Donald Trump a enclenché la marche arrière sur ses droits de douane dits «réciproques», quelques heures après leur entrée en vigueur le 9 avril. À l’exception de la Chine, les importations américaines sont désormais taxées à 10%, pour une période temporaire de 90 jours, alors que l’Europe était sous la menace d’une hausse de 20% de droits sur ses produits.
Cette pause – «fragile», a mis en garde Emmanuel Macron – ne remet pas en cause le tournant protectionniste pris par Washington. Ni l’incertitude forte sur les prochains buts de guerre de la Maison Blanche. L’acier, l’aluminium et l’automobile sont par ailleurs toujours soumis à des tarifs douaniers de 25%. Selon les calculs de l’assureur-crédit Allianz Trade, les droits de douane moyens américains sur les produits européens avoisinaient 1,3% en 2022. Ils sont désormais passés à 9%, tenant compte des exemptions dont profitent – encore, mais pas forcément pour longtemps – certains secteurs, comme la pharmacie et les semi-conducteurs.
Pour les entreprises qui expédient leurs produits de l’autre côté de l’Atlantique, le casse-tête reste entier. Le fabricant de machines d’embouteillage Zalkin, qui compte Coca-Cola et Pepsi parmi ses clients, a constitué deux mois de stock de pièces dans sa filiale américaine et renégocié ses contrats de vente d’équipements en début d’année pour faire supporter les hausses à ses clients. Mais le groupe normand, qui réalise 22% de son activité aux États-Unis, craint pour sa compétitivité. «Ce ne sera pas tenable dans la durée si je suis plus cher que mes concurrents locaux», estime Laurent Fournier, son président, qui réfléchit à adapter sa chaîne d’approvisionnement et n’exclut pas de muscler sa filiale américaine.
Des industriels probablement obligés de renégocier leurs prix
De façon directe, les filières les plus exportatrices vers le marché américain sont les plus déstabilisées. Globalement, les États-Unis ont représenté 8,2% des exportations françaises, mais 20% de celles de vins et spiritueux, 16% dans l’aéronautique et près de 12% pour la maroquinerie et la cosmétique. Le patron d’Airbus, Guillaume Faury, estime que «les droits de douane doivent être subis par ceux qui importent», mais reconnaît que la filière cherche à estimer leur impact.
Plus vos produits sont spécialisés, avec un savoir-faire spécifique, plus la discussion est en votre faveur.
— Laurent Vronski, directeur général d'Ervor
«Ce n’est pas la même chose si vous avez 20% de taxes, 10% ou zéro», a-t-il déclaré lors de l’assemblée générale du groupe. Pour conserver leurs parts de marché, certains industriels renégocieront probablement leurs prix. «Plus vos produits sont spécialisés, avec un savoir-faire spécifique, plus la discussion est en votre faveur», veut croire Laurent Vronski, le directeur général de la PME Ervor, qui expédie un quart de ses compresseurs de l’autre côté de l’Atlantique.
Mais l’industrie européenne craint, plus largement, de faire les frais du bras de fer engagé entre les États-Unis et la Chine. Avec des droits de douane de 145% (hormis pour les téléphones et les ordinateurs, finalement taxés à 20%) aux États-Unis, l’Organisation mondiale du commerce estime que les exportations chinoises vont augmenter de 4 à 9% vers toutes les zones hors Amérique du Nord. Une menace prise très au sérieux à Bercy comme à Bruxelles.
L'Usine Nouvelle Inflation des demandes d’ouverture d’enquêtes antidumping
Les surcapacités chinoises ne constituent pas un problème nouveau. Ces derniers mois, la Commission fait face à une inflation des demandes d’ouverture d’enquêtes antidumping. Mais la Chine doit désormais trouver un débouché aux 440 milliards de dollars qu’elle expédiait en direct vers les États-Unis jusqu’à l’an passé. «L’Europe ne tolérera pas» d’importations massives, a juré la présidente de la Commission, Ursula von der Leyen, dans une interview au Financial Times, précisant en avoir parlé au Premier ministre Li Qian.
Pour y faire face, une task force a été mise en place pour surveiller les importations et réagir en cas de hausse soudaine. Un mécanisme qui pourrait aider l’Europe à accélérer sa réponse.
Le marché des nacelles élévatrices peut servir de cas d’école. «Les produits chinois sont déjà exclus du marché américain depuis la mise en place de droits antidumping massifs dans le pays en 2021», témoigne Alexandre Saubot, le directeur général du fabricant de nacelles élévatrices Haulotte. En janvier, la Commission a finalement confirmé des droits antidumping sur les importations chinoises de nacelles. Faute d’aller assez vite, elle a laissé des stocks importants se constituer. «L’effet de ces mesures ne pourra pas se voir avant 2026», regrette l’industriel, dont les ventes ont chuté de 17% en 2024.
Des mesures de sauvegarde déjà en place pour l'acier
Dans l’acier, des mesures de sauvegarde – en gros, des quotas d’importations – ont déjà été mises en place depuis les droits de douane imposés lors du premier mandat Trump, en 2019. Dans son plan d’urgence pour la filière, la Commission vient d’acter une révision de leur mode de calcul et leur poursuite au-delà de 2026. La question pourrait se poser pour d’autres secteurs, l’automobile et l’aluminium, notamment.
Dans la chimie, Bruxelles a déjà mis sous surveillance renforcée, fin mars, certaines importations de produits entrant dans la composition des engrais – éthylène, urée… «Il pourrait aussi y avoir un effet de report plus offensif de compétiteurs sur d’autres marchés», résume la fédération de la cosmétique Febea, y compris là où les industriels espèrent gagner des parts de marché. Les effets de bord de la guerre commerciale n’ont pas fini de rebattre les cartes des échanges mondiaux.



