Depuis l’éclatement de la guerre en Ukraine et l’affirmation de la nouvelle menace russe, l’idée d’une Europe de la Défense a avancé plus que jamais. Les états européens semblent convaincus de la nécessité de réarmer et d’accélérer leur coopération dans le domaine militaire. Mais de l’idée à la réalisation, il semble y avoir un monde et les obstacles paraissent nombreux. Pas simple de mettre en place des coopérations entre industriels de l’armement.
Eric Trappier patron de Dassault Aviation en sait quelque chose, lui qui est aux premières loges en tant que chef de file industriel de l’avion de combat du programme SCAF (système de combat aérien du futur, ndlr). Ce programme financé par l’Allemagne, l’Espagne et la France doit permettre de remplacer les Rafale français et les Eurofighter allemands et espagnols à l’horizon 2040. Principale initiative de l’Europe de la Défense, son coût est estimé par les Etats entre 50 et 80 milliards d’euros.
Mais pour Dassault Aviation, le SCAF vire au casse-tête et son patron Eric Trappier déplore toujours une situation de blocage avec son principal partenaire sur ce programme, Airbus Defence and Space. «Avec la France qui est leader sur le contrat, Dassault Aviation est prêt à signer. On a fait tout ce qu’il fallait pour pouvoir signer avec Airbus. J’attends la signature d’Airbus », a indiqué le PDG à l’occasion de la présentation des résultats financiers de l’avionneur le 4 mars.
Bataille autour des commandes de vol du SCAF
La raison : les deux industriels n’arrivent pas à se mettre d’accord. La pomme de discorde : la réalisation des commandes de vol du futur appareil, que tous les deux revendiquent. « Dans le cadre de l’exercice de notre maîtrise d’œuvre, nous pensons que pour faire un démonstrateur, celui qui définit l’avion est celui qui définit aussi les commandes de vol. C’est Dassault, a insisté Eric Trappier. Selon lui Dassault Aviation est le seul avionneur au monde à dessiner ses avions en développant les commandes de vol en parallèle dans le même bureau d’études. Nous pensons, peut-être à tort et certains peuvent venir nous challenger, que nous sommes parmi les meilleurs au monde si ce n’est les meilleurs en termes de commandes de vols ».
Par ailleurs, le PDG du fabricant du Rafale s’est toujours positionné pour la désignation d’un maître d’œuvre industriel fort à la tête des programmes en coopération. Selon lui, une gouvernance basée sur du co-développement entre trois industriels - Dassault Aviation, Airbus Allemagne et Airbus Espagne- sans affirmer un leader clair, "le co-co-co", est vouée à l’échec. «Si c’est pour faire du « co-co-co » puisque nous sommes trois industriels maintenant, je ne le ferai pas. Parce que ce serait mentir à nos forces armées que d’être capable de faire quelque chose en co-développement sans leader et de leur assurer une performance, un délai et un coût ».
Dassault Aviation pourrait-il sortir du programme SCAF ? En tout cas, il lève le pied clairement avec le blocage des discussions avec Airbus. Le fabricant du Rafale a commencé depuis janvier à réaffecter ses équipes dédiées au SCAF vers d’autres activités. «On ne peut pas laisser les ingénieurs à ne rien faire», a justifié Eric Trappier.
La taxonomie, "une arme" contre les indutriels de la défense
La difficulté de coopérer entre industriels au niveau européen n’est pas le seul motif d’agacement pour Eric Trappier. Autre cible dans son viseur, le projet de taxonomie de l’Union européenne qui stigmatise selon lui les industriels de l’armement : «La taxonomie n’est pas une arme efficace contre les menaces actuelles. Elle est une arme contre nous les industriels de l’armement. Autant les grands groupes arrivent à s’en débrouiller, autant les petits en France commencent à avoir des problèmes avec les banques ».
En ce sens, le dirigeant appuie les inquiétudes exprimées déjà en début d'année dernière par le GIFAS (Groupement des Industries Françaises Aéronautiques et Spatiales, ndlr) concernant les réticences du secteur bancaire à financer le secteur de la défense : «Bruxelles travaille sur la mise en place de nouveaux critères de label écologique de l'UE pour les produits financiers. Un projet de label dont seraient pour le moment exclues les industries de défense européennes ».
Le F35 américain best seller... en Europe
Enfin le patron de Dassault Aviation n’a de cesse de déplorer l’absence de préférence européenne en matière d’achat de matériel de défense. Il critique même une préférence américaine des Etats européens en matière d’avion de combat. Difficile de lui donner tort sur ce sujet. En effet, les récentes victoires du Rafale en Grèce et en Croatie ne pèsent pas beaucoup par rapport au large succès du F-35 en Europe. Outre la Finlande qui a acquis 64 appareils en fin d’année dernière, l’avion américain de cinquième génération a déjà été sélectionné par le Royaume-Uni (138 exemplaires commandés), l’Italie (90), la Norvège (52), les Pays-Bas (46), la Suisse (36), la Belgique (34), la Pologne (32) et le Danemark (27). Et si Eric Trappier se félicite que l’Allemagne ait décidé d’investir plus massivement dans sa défense, il s’attend à ce que le pays cède également aux sirènes américaines : «Je ne voudrais pas être oiseau de mauvaise augure., mais je suis persuadé que les Allemands vont acheter du F35 ».



