Face à la gare de Vierzon (Cher), en costume et T-shirt noir sur lequel vibre la broderie d’un visage mordoré, Éric Larchevêque, le fondateur de Ledger, une licorne française des cryptomonnaies, nous hèle depuis sa Tesla Model X. Devant lui, une Porsche s’insère dans le trafic. Pas franchement l’image que nous avions de Vierzon, dont le taux de chômage dépasse 11,4 % et qui compte plus de 38 % de ménages retraités et 17 % vivant sous le seuil de pauvreté.
Malgré une rue principale aux nombreux commerces fermés, il semble se passer quelque chose dans cette petite ville immortalisée par Jacques Brel. Éric Larchevêque, héritier d’une famille de porcelainiers dont les activités ont périclité dans les années 1980, a choisi de régénérer le berceau familial en installant ici son usine de porte-monnaie numériques, sortes de clés USB sécurisées. Il en a fabriqué 2 millions en 2021.
En roulant vers le parc technologique de Sologne, on passe devant les magnifiques nefs de verre et briques rouges du fabricant de machines agricoles Case, fermé en 1995, qui a accueilli jusqu’à 2 000 salariés sur ses 7 hectares. Avec le parc technologique, la rénovation du bâtiment B3 de Case est l’une des réalisations emblématiques de la communauté de communes Vierzon-Sologne-Berry. « Ici le maire est communiste, mais c’est un communiste à la chinoise, pro-business, s’amuse Éric Larchevêque. Il veut des emplois. Et l’avantage d’une ville communiste, c’est que tout ou presque lui appartient. C’est pratique pour discuter. »
En partie rénové, le B3 abrite déjà un cinéma et un bowling et aspire à devenir un bouillonnant campus high-tech d’ici à 2022 ou 2023. Une partie des futurs locataires sont déjà à Vierzon. C’est le cas de l’école d’informatique Algosup, ouverte en 2019 sous l’impulsion d’Éric Larchevêque, qui recrute étudiants et professeurs anglophones hors du bassin avec sa pédagogie innovante. Forte de 40 élèves en 2022, elle compte monter à 300. Le B3 accueillera aussi un incubateur de start-up, le Cnam et le Campus connecté. Ces enseignements numériques doivent compléter les formations industrielles, en fonderie, céramique ou électronique du lycée Henri Brisson.
Une localisation idéale
Car la ville et ses entrepreneurs ne veulent pas abandonner les activités de production. « Nous avons dû démontrer à nos investisseurs que nous pouvions être rentables en fabriquant à Vierzon plutôt qu’en Chine. Cela s’est avéré payant quand le Covid a tout bloqué. Avec la politique économique du quinquennat d’Emmanuel Macron, les Américains pensent désormais que la France est “bankable”. Il faut continuer à donner des moyens à Bpifrance et ne pas augmenter les taxes », affirme Éric Larchevêque.
Nous aurons un réel problème avec l’objectif de zéro artificialisation des sols, qui risque de brider notre capacité d’accueil des entreprises. Il faut aller au-delà du “fonds Friches”, pouvoir d’abord taxer les bâtiments vides, puis les récupérer au prix des domaines.
— François Dumon, président de la communauté Vierzon-Sologne-Berry
L’entreprise, majoritairement exportatrice, réalise 10 % du trafic de DHL entre la France et les États-Unis. Sa situation géographique est l’atout sur lequel mise la collectivité. « Vierzon est idéalement placé, à 1 h 30 de Paris et à la croisée de trois autoroutes. Nous ne bradons pas le terrain, mais finançons l’immobilier d’entreprise. Nous sommes Site clés en main et Territoire d’industrie pour régler en direct avec les services de l’État tous les sujets réglementaires. L’important c’est d’aller vite », témoigne François Dumon, le président de l’intercommunalité.
Il clôt d’ailleurs notre entretien pour filer rencontrer le président Europe de Jacobi Carbons, qui envisage une extension sur le parc technologique. Il connaît bien l’entreprise. Sa fabrication est installée depuis 1956 le long du canal de Berry, dans la zone industrielle des Forges, où se concentrent des activités plus traditionnelles. L’usine de charbon actif pour la dépollution et la santé, la seule en France, a été reprise il y a une dizaine d’années par le suédois Jacobi, qui a fait le ménage dans le personnel. Grâce à une politique de diversification innovante, le site est passé de 6 000 à 11 000 tonnes par an et de 49 à 64 salariés en neuf ans.
Pascal Guittet Jacobi, spécialiste du charbon actif, peine à trouver les salariés anglophones dont il a besoin. © Pascal Guittet
Un déficit de compétences
Son directeur local depuis 2013, Usman Saeed, un Suédois d’origine pakistanaise qui a roulé sa bosse dans l’industrie britannique et indienne, l’affirme : « Avec son niveau de coût, la seule solution pour le manufacturing européen, c’est la valeur ajoutée. » Encore faut-il trouver les compétences… « Même en logistique c’est difficile, car il faut parler anglais pour travailler sur notre ERP », explique-t-il. Il espère que l’effet Ledger jouera pour remettre Vierzon sur la carte, car s’il a pu recruter quatre personnes l’an dernier, c’est en partie grâce au dégraissage dans l’aéronautique.
À quelques kilomètres, Laurent Saint-Jean, qui dirige la PME familiale Retotub, dernier fabricant en France d’étais métalliques, se positionne sur le haut de gamme et se heurte aux mêmes difficultés de recrutement. Il vient d’acquérir une machine de découpe et de soudage laser de 1 million d’euros pour améliorer sa productivité et s’étend en rachetant l’usine de confection désaffectée qui jouxte son terrain.
Mais tous ne s’estiment pas à la fête à Vierzon, qui compte aussi des groupes comme Hutchinson (joints), Koyo (roulements) et SFPI (portes et volets). Au local de la CGT, les représentants syndicaux n’en finissent pas de déplorer les baisses d’effectifs et les petits salaires. D’autant qu’« il faut commencer par payer 150 euros d’essence avant de commencer à gagner de l’argent », s’insurge l’un d’eux. Les débrayages se sont multipliés à l’occasion des négociations annuelles obligatoires et Emmanuel Macron n’a pas bonne presse.
« Pendant cinq ans, on a souffert avec lui. Le droit du travail s’est pris une claque. Les salaires n’augmentent pas, on ne trouve pas d’argent pour les retraites, mais pendant le Covid, ça a été open bar pour les patrons. » Pour ces salariés, il faut déjà augmenter le smic, comme l'ont proposé Jean-Luc Mélenchon et Fabien Roussel. « Parce que Valérie Pécresse, elle, propose 10 % de hausse des salaires sur le quinquennat. Ça fait 2 % par an. »



