Le fait est assez inédit. Le 18 mars, le ministre des Armées s’est rendu à la centrale nucléaire de Civaux (Vienne) pour annoncer un partenariat entre EDF, le CEA et l’État. Sébastien Lecornu voulait se réserver la primeur de l’annonce aux salariés, aux organisations syndicales ainsi qu’aux élus du territoire et à la commission locale d’information. L’État a en effet demandé à EDF d’utiliser les deux réacteurs d’une de ses centrales les plus puissantes, en attendant celle de Flamanville 3 (Manche) pour irradier du lithium qui servira ensuite à la production de tritium au CEA, un gaz radioactif indispensable à la dissuasion nucléaire française. Une convention entre les trois parties sera signée «fixant le périmètre des activités, les droits et obligations de chacune des parties dans le respect des règles de gouvernance d’EDF», indique l’opérateur.
Ce partenariat ne devrait pas perturber la production d’électricité de la centrale et la finalité de l’installation, assure EDF. Les deux réacteurs de 1450 MW de Civaux resteront soumis au régime des installations nucléaires civiles. Le nombre de transports de matière ne devrait pas non plus évoluer. Mais «le fait d’amener de la matière à irradier dans le cœur du réacteur va modifier très légèrement les paramètres de fonctionnement du réacteur», explique Étienne Dutheil, directeur de la division production nucléaire chez EDF. Cette nouvelle activité nécessite donc une autorisation de l’Autorité de sureté nucléaire (ASN) qu'EDF doit encore rédiger. Le dossier doit être déposé à l’automne 2024.«La mise à contribution de la centrale n’est pas donc pas pour tout de suite», explique EDF. Le premier test est prévu pour 2025 lors d’un des arrêts programmés des réacteurs.
Plus d'installation d'irradiation au CEA depuis 2009
EDF va en effet introduire dans ses assemblages de combustibles d’uranium des crayons guides, ceux servant à contrôler le flux de neutron et arrêter la réaction dans le réacteur, remplis de lithium, afin que ce dernier soit irradié. A la fin de chaque cycle, les barres de lithium irradiées n’iront pas, comme le combustible usé traditionnel, à la Hague pour y être recyclées, mais seront expédiées dans un centre du CEA. Le lithium irradié est nécessaire à la production de Tritium (3H ou T), «un gaz rare indispensable aux armes de la dissuasion» nucléaire, indique le ministère des Armées. Il sera aussi utilisé dans le démonstrateur international ITER à Cadarache (Bouches-du-Rhône) pour déclencher les réactions de fusion nucléaire. Mais il reste un gaz difficile à produire, qui se désintègre. Le stock est réduit de moitié au bout de 12 ans, les trois quarts au bout de 25 ans, 99,5 % au bout d’un siècle.
La France doit donc renouveler son stock. Or si le CEA dispose encore des équipements pour extraire le tritium de lithium irradié, il n’a plus de réacteur pour l’irradiation. Ses deux réacteurs spécifiques «Célestin» construit dans les années 60, ainsi que l’Atelier Tritium du site, ont été démantelés en 2009. En prévision, le CEA, le ministère des Armées et EDF avaient commencé à travailler dès 1990 à une alternative avec l’utilisation d'un réacteur nucléaire civil pour l’irradiation. Le choix s’est finalement porté sur la centrale de Civaux, l'une des plus puissantes du parc français, dont la durée de service est estimé à encore au moins trente ans. Elle est aussi une des mieux adaptées au dérèglement climatique avec ses «refroidisseurs spécifiques pour la Vienne, jamais plus de 0,1° d’augmentation de température de l’eau quand il fait 25 °C, et des rejets très limités», explique le ministère des Armées. Et il n’est donc pas prévu d’étendre cette activité complémentaire à d’autres réacteurs du parc.



