Voilà un chantier industriel unique en France. Dans l’un des immenses halls d’assemblage du site de Naval Group à Cherbourg (Manche), des tronçons de coques de sous-marins attendent d’être solidarisés les uns aux autres. Ces tranches d’acier gigantesques sont semblables à des immeubles d’une vingtaine de mètres de longueur et d’une dizaine de hauteur. Pour les préparer à recevoir leurs équipements, les opérateurs du groupe grimpent sur des échafaudages de cinq ou six étages. Il sort de ce chantier des monstres d’acier : les sous-marins nucléaires Barracuda destinés à la Marine nationale. Des navires d’une amplitude de 99 mètres pour une masse de 5 000 tonnes. Fin avril, le chantier a passé une étape importante. «Les ultimes tronçons du dernier Barracuda ont été produits», se félicite Jean-Michel Merat, le directeur de l’usine, qui compte environ 5 000 salariés. Cette fabrication minutieuse s’inscrit dans une longue tradition, unique en France : plus de 108 sous-marins ont pris vie à Cherbourg depuis le Morse, en 1899 !
Des états d’avancement bien différents
L’histoire n’est pas près de s’arrêter. Les salariés du site travaillent à la construction des quatre derniers sous-marins nucléaires d’attaque (SNA) de la série des Barracuda. «Aujourd’hui, c’est environ 2 500 personnes dont 800 chez nos partenaires qui sont occupées à plein temps sur cette mission», précise Hervé Glandais, le directeur du programme pour Naval Group. Les deux premiers exemplaires sont déjà à la mer.
Arnaud HEBERT Première sortie à la mer du Duguay-Trouin, le deuxième SNA du programme Barracuda, le 27 mars.
Le premier de la série, le Suffren, est entré en service il y a un an. Le deuxième, le Duguay-Trouin, a effectué sa première sortie en mars. La Marine nationale l'a réceptionné en juillet. Les quatre navires restant à produire sont à des états d’avancement bien différents. Le troisième navire, le Tourville, a été jonctionné entièrement et a accueilli sa chaufferie nucléaire. Quant aux trois derniers exemplaires (le De Grasse, le Rubis et le Casablanca), leurs tronçons commencent à être réunis pour former des secteurs ou à recevoir leurs équipements de structure. Ces sous-marins nucléaires d’attaque assurent différentes missions clés pour la Marine nationale : ils escortent le porte-avions Charles de Gaulle et protègent notamment les sorties à la mer des SNLE, les sous-marins lanceurs d’engins qui portent les missiles de la dissuasion nucléaire.
Un chantier exceptionnel
- 700 000 pièces à assembler par sous-marins
- Un programme de 50 millions d’heures
- 2 500 personnes mobilisées, dont 800 chez les sous-traitants
(Source : Naval Group)
L’un des objets les plus complexes
«L’enjeu est de livrer ces six bateaux à un rythme d’un tous les deux ans, jusqu’en 2030», précise la responsable du programme pour la DGA, dont le nom est tenu secret. Un délai qui s’explique par le considérable défi industriel et technique. Ces sous-marins figurent parmi les objets les plus complexes au monde à réaliser. Dans un espace réduit, le navire est déjà une base de vie capable d’accueillir un équipage de 65 personnes avec ses chambrées de quatre à six marins, ses sanitaires, sa cuisine, son réfectoire...
Le bâtiment embarque également l’équivalent d’une mini-centrale nucléaire en mesure d’assurer sa propulsion silencieuse à plus de 350 mètres de profondeur. Enfin pour accomplir sa mission de guerre, ce redoutable navire est équipé d’un central opérationnel, de sonars, de moyens de communication et de navigation, de tubes lance-missiles... Pour faire fonctionner une telle machine, il faut des équipements de servitude : 160 kilomètres de câbles, 20 km de tuyaux, 70 000 appareils fonctionnels (pompes, carlingages, robinets, vannes...). Soit au total plus de 700 000 pièces à installer ! C’est beaucoup plus que pour une voiture (10 000 pièces), un char blindé (15 000 pièces) ou un avion Boeing (100 000 pièces)... «Au total, le programme représente près de 50 millions d’heures de travail. Aux moments les plus forts, jusqu’à 600personnes peuvent être mobilisées sur un bateau», précise Hervé Glandais, son responsable.
Pour produire des sous-marins, Cherbourg dispose d’installations et d’outillages industriels hors normes, quelle que soit l’étape de la fabrication. De grandes plaques d’acier planes, larges jusqu’à une dizaine de centimètres d’épaisseur, sont entreposées devant l’atelier. Il faudra leur donner des formes cylindriques, à l’aide de presses capables d’exercer des forces de plusieurs milliers de tonnes... Celle de 12 000 tonnes, insérée dans une fosse de 12 mètres de fond, est l’une des presses les plus puissantes qui existent en Europe. «La forme de la coque est critique pour résister aux contraintes d’immersion. On doit déformer à froid l’acier pour lui donner la bonne forme tout en garantissant les épaisseurs», souligne Jean-Michel Merat. Les tolérances sur l’épaisseur de la coque doivent donc être impérativement respectées : de l’ordre du millimètre sur une dizaine de centimètres d’épaisseur.
Des magiciens de l’industrie
Pour leur donner la courbure finale attendue, les techniciens font appel à de grands gabarits, des moules en bois, finalement plus pratiques que les scans lasers et autres technologies à base de solutions en 3D... «Nous sommes dans de l’artisanat à dimension industrielle. Le savoir-faire relève de l’artisan. Les moyens sont industriels», explique le directeur du site.
NAVAL GROUP Soudage de la coque épaisse pour solidariser les tronçons les uns aux autres.
La fabrication de ces géants des fonds marins requiert des compétences et des savoir-faire techniques multiples. C’est d’ailleurs l’un des défis majeurs du site de Cherbourg : trouver et former les bons techniciens, dans 400 domaines de compétences. Pour certains métiers, il faut cinq, sept, parfois dix ans pour passer d’un jeune ouvrier à un technicien qui maîtrise parfaitement son domaine. Et quand le patron de la production évoque le travail de ses formeurs, capables de donner aux coques la forme désirée, il les assimile à des «magiciens de l’industrie» ! L’assemblage des Barracuda fait appel à la technique dite des berceaux. Il faut imaginer une structure dont la forme et la taille s’apparentent à celles d’un tronçon de sous-marin, en version réduite. Car une fois que le berceau sera chargé de tous ses équipements (vannes, pompes, tuyauterie…), il sera introduit dans le tronçon vide et comblera quasiment tout l’espace.
«On évite ainsi de raccorder directement des équipements vibrants à la coque. Cela limite la propagation d’ondes sonores vers l’extérieur et renforce donc la discrétion acoustique du sous-marin», confie la responsable du programme Barracuda pour la DGA. À Cherbourg, le gigantisme de la production et la petite série des sous-marins à assembler n’empêchent pas de rechercher l’efficacité industrielle. «Entre les premiers exemplaires, où l’on cherche à optimiser la fabrication et le dernier où l’on est rodé, nous avons gagné en coût et en délai», se félicite le directeur du site. La reconstitution de la coque des premiers Barracuda a nécessité vingt-cinq mois, celle du sixième et dernier, seulement dix-sept mois.
Naval Group se projette déjà dans le chantier suivant : l’assemblage des sous-marins de la dissuasion nucléaire, les SNLE de troisième génération. Les équipes travaillent déjà sur des prototypes en vue d’accélérer les opérations d’assemblage et de soudure. Des travaux de génie civil vont démarrer pour agrandir la surface des ateliers. «Nous voulons aller plus vite. Nous poussons les murs et automatisons plus», explique Jean-Michel Merat. Les premières tôles doivent être découpées cette année. À Cherbourg, un chantier de sous-marins chasse l’autre.
Un programme à 9 milliards d’euros
La série des sous-marins nucléaires d’attaque (SNA) Barracuda est l’un programmes les plus ambitieux de la Marine nationale. Sur les trente ans de durée de vie des navires, le coût du plan s’élève à 9 milliards d’euros, soutien logistique et capacités d’entraînement compris. Au-delà de la France, seul un club très restreint de pays peut produire des navires de combat apportant une telle maîtrise des fonds sous-marins : les États-Unis, la Grande-Bretagne, la Russie et la Chine. Ces SNA de nouvelle génération démultiplieront la capacité à agir de la Marine nationale dans les profondeurs. Ils ont été conçus pour aller plus loin et deux fois plus vite que leurs prédécesseurs. Le Barracuda est le premier navire de ce type à pouvoir lancer des missiles de croisière à même de frapper des cibles à plusieurs centaines de kilomètres des côtes. Il permettra aussi de débarquer un commando des forces spéciales grâce à un minivéhicule sous-marin. Et détail pragmatique qui fait aussi toute la différence : plus de place pour la nourriture ! « Le Barracuda permet d’emporter des vivres pour plus de deux mois contre une quarantaine de jours pour les Rubis », souligne Sébastien Renaud, le commandant du Duguay-Trouin. De quoi assurer des permanences en mer plus longues.



