Alors que les entreprises multiplient les annonces en matière de réduction des émissions carbone, les labels qui certifient le sérieux de leurs trajectoires – dont la fameuse Science based target Initiative (SBTi) – pullulent. Mais quelle est la fiabilité du point de départ de ces trajectoires ? En posant cette question à plusieurs experts, une même réponse revient. «Si on multiplie les incertitudes des données d’entrée avec celles des facteurs d’émission, le résultat d’un bilan d’émissions de gaz à effet de serre peut varier du simple au triple, voire au quadruple», formule Hélène Chauviré, responsable du pôle atténuation au sein de Carbone 4, un cabinet de conseil qui accompagne notamment les entreprises dans la réalisation de leur bilan carbone.
Pour comprendre cette marge d’erreur, il faut s'intéresser aux deux grandes sources d’incertitude contenues dans un rapport d’émissions. La première renvoie à la qualité des données d’activité de l’entreprise, celles qui vont être croisées avec des facteurs d’émissions pour être converties en tonnes de CO2 équivalentes (CO2e). «Le plan A, c’est de prendre les données mesurées dans un système métrique, que ce soit des kilogrammes d’acier, des kilowattheures d’électricité ou des litres d’eau, détaille Hélène Chauviré. En leur absence, le plan B est de récupérer les données monétaires, soit les euros dépensés.» Le problème de cette seconde approche, dite monétaire («spend based» en anglais ndlr), est qu’elle est très imprécise. Car la variation du prix, qu’on ait négocié un tarif de gros ou qu’on subisse l’inflation, va jouer artificiellement sur la mesure des émissions de CO2 associées. Sans compter l’autre biais : si je paie plus cher pour avoir de l’acier décarboné, la hausse de ma facture va alourdir le calcul des émissions, a contrario de l’effet escompté. Et mon seul levier de réduction sera de moins dépenser !
Des logiciels qui ne remontent que les factures
«La quasi-totalité des bilans carbone des entreprises de notre portefeuille sont bons à mettre à la poubelle car ils sont trop imprécis et ne permettent pas de construire une trajectoire de réduction validée par l'initiative Science Based Target, regrette par exemple Noëlla de Bermingham, directrice RSE de la société de gestion Andera Partners. C’est souvent parce que la collecte des données n’est pas allée assez loin et que trop de données monétaires ou estimées sont utilisées.» Noëlla de Bermingham met notamment en cause certains logiciels d’automatisation des bilans carbone, en particulier ceux récupérant les données monétaires, qui ont contribué à diminuer la qualité des bilans carbone ces dernières années selon elle.
Mais les bilans carbone construits à partir des données monétaires ne sont pas seulement ceux faits en quelques clics. «Les émissions associées aux achats représentent le poste qui est encore le plus approché de manière monétaire», observe Hélène Chauviré, notant que c’est d’autant plus problématique que ce poste compte souvent pour beaucoup dans l’empreinte carbone des entreprises. Les déclarations faites sur la plateforme de référence internationale CDP (Carbon Disclosure project) confirment ce recours massif aux données monétaires pour calculer les émissions liées aux achats. C’est par exemple le cas chez Thales et de manière partielle chez Schneider Electric.
Capture écran plateforme CDP Capture écran de la déclaration de Thales concernant les émissions de CO2 associées à ses achats de biens et de service.
Capture écran plateforme CDP Capture écran de la déclaration de Schneider Electric concernant les émissions de CO2 associées à ses achats de biens et de service.
«Pour les matières premières, comme l’acier ou les polyamides, nous n’avons pas trop de difficulté à remonter aux données physiques, en revanche c’est beaucoup plus compliqué pour les produits transformés, tels que les composants électroniques par exemple, car nos commandes sont agrégées dans des catégories d’achats, pour lesquelles les seuls indicateurs disponibles sont des factures», explique Aurélien Schuller, responsable de la stratégie climat de Schneider Electric.
Une problématique également pointée par Hélène Chauviré. «Les systèmes d’informations retracent les flux monétaires mais très peu les flux physiques. Et quand on essaie d’obtenir manuellement les bonnes données, on fait face à des difficultés organisationnelles terribles.» Autant pour avoir les chiffres que pour qualifier les données. «Les bâtiments sont-ils possédés ou loués ? Les activités de maintenance sont-elles faites en interne ou confiées à des prestataires ? Nos interlocuteurs, évoluant dans les directions développement durable et donc souvent issus du monde de la RSE, n’ont pas forcément la réponse, alors qu’elle va changer la manière de calculer l’empreinte carbone.»
Pour chacun des exemples, il s’agit de savoir si les émissions sont considérées comme directes ou indirectes, et donc si elles vont dans le scope 1 ou le scope 3. Un changement de case loin d’être anodin : la législation française n’impose que depuis un an l’intégration du scope 3 dans le bilan de gaz à effet de serre (BEGES) réglementaire. De nombreuses entreprises ne l’ont donc toujours pas calculé ! La conséquence, c'est qu'une entreprise qui sous-traite beaucoup d'activités, notamment très polluantes, pourrait afficher une empreinte carbone largement sous-estimée si elle ne calcule pas son scope 3.
Vers des facteurs d’émissions révisés à la carte ?
L’autre grande source d’incertitude, ce sont les facteurs d’émission. Ceux avec lesquels on convertit les données de l’entreprise en tonnes de CO2e. Pour les trouver, il existe plusieurs bases, notamment construites à partir des analyses de cycle de vie (ACV) des produits, fournies par les fabricants. Certaines sont gratuites, comme la base 'Carbone' de l’Ademe (en cours de migration vers la base 'Empreinte'), d’autres payantes, comme celle Ecoinvent, plébiscitée à l’international. Une petite différence qui souligne déjà une inégalité d’accès à l’information.
Reste qu’accéder à une base de données ne garantit pas de trouver le bon facteur d’émission. «Il existe énormément de façons de recycler l’or par exemple : comment savoir si le facteur d’émission de l’or recyclé que je vais trouver dans une base correspond aux pratiques de mon fournisseur ?», interroge Hélène Chauviré. Aujourd’hui, ces pratiques étant mal connues, les facteurs d’émissions choisis ne reflètent pas forcément avec précision l’empreinte carbone du produit réellement acheté. Mais les directions achats s’activent pour pallier à ce manque de connaissance.
L’émergence de facteurs d’émission plus personnalisés demande également une évolution des bases, ce sur quoi travaille l’Ademe avec sa nouvelle base 'Empreinte'. «Les facteurs d’émission sont une agrégation de plusieurs données cœur : les émissions associées au procédé de fabrication, à l’électricité, au transport... explique Nicolas Anselmi, ingénieur en comptabilité carbone et responsable de la base 'Carbone' de l’Ademe de 2022 à 2023. L’objectif est d’aller, quand c'est possible, vers une décomposition maximale des facteurs pour que les données cœur soient plus transparentes et que ceux qui le veulent puissent en modifier une partie afin d'obtenir un facteur reflétant plus précisément leur réalité.»
400% de marge d’erreur
Mais cette personnalisation n’est pas sans risque selon Frédéric Chomé, directeur du bureau d’études en stratégie bas carbone FactorX. «Les logiciels permettent déjà de pondérer un facteur d’émission s’il n’est pas précis et les consultants tranchent de manière arbitraire, observe celui qui est aussi formateur à la méthode bilan carbone de l’Ademe. On voit également des entreprises créer leurs propres facteurs d’émissions. Pour moi c’est très problématique pour des questions de transparence et d’harmonisation des pratiques.» Le risque est-il que les entreprises trichent avec leurs facteurs d’émissions ? «Je n’ai pas le sentiment que cela ait été fait sciemment mais je trouve souvent plein de choses à corriger dans les calculs», répond Frédéric Chomé.
Sans compter que des facteurs d’émission ultra-personnalisés ne signifient pas zéro incertitude. Car leur construction repose sur l’état des connaissances scientifiques, par définition en constante évolution. A l’image du facteur d’émission du gaz SF6, revu à la hausse au fur et à mesure que son pouvoir réchauffant a été mieux appréhendé par les chercheurs. Autre exemple toujours d’actualité : celui de l’épandage d’engrais minéraux, auquel l’Ademe associe aujourd’hui un taux d’incertitude de 400%, renvoyant vers les dernières hypothèses scientifiques et calculs du Giec.
Réaliser un bilan d'émissions carbone revient donc à croiser des données pleines d’incertitudes. Voilà qui explique en partie sa grande variabilité. Pour la suite, c’est du côté du périmètre et des hypothèses retenus qu’il faut aller voir. Là où les choix des entreprises vont clairement influencer la mesure de leur empreinte carbone.
Dans le troisième épisode de cette série, découvrez comment les hypothèses retenues par les entreprises peuvent minorer leur empreinte carbone. En attendant relisez ici le premier épisode consacré au marché florissant de la mesure carbone.



