Tribune

Pour l’industrie, mieux vaut «beaucoup trop» que «juste assez» d'énergies renouvelables

[Avis d'expert] La décarbonation accélère le besoin en électricité de l'économie. Investir massivement dans les énergies renouvelables est la seule façon à court terme de répondre à la demande croissance en électrons. Les entreprises ne peuvent espérer réindustrialiser que si elles peuvent bénéficier d'un prix de l'électricité compétitif, rappelle Xavier Ploquin, directeur d'investissements du fonds Meridiam. 

Centrale nucleaire de Bugey
Bénéficier d'un prix de l'électricité faible est crucial pour l'industrie

À l’heure où des voix s’élèvent contre le développement des énergies renouvelables en France, il n’existe qu’une bonne stratégie énergétique pour la France : programmer le renouvellement de long terme de son parc nucléaire et installer autant d’ENR que possible sur terre, sur mer, sur les bâtiments. Et dans les deux, cas, ne pas se limiter sur la quantité visée. Il s’agit de la seule stratégie résiliente et de souveraineté qui permettra à la France de maintenir une économie et une industrie fortes, tout en augmentant son indépendance énergétique.

Les marchés de l’électricité ont l’air complexes, avec leurs prix marginaux et leurs tarifs régulés. Pourtant, ils n’échappent pas à la loi de l'offre et de la demande. Si on produit plus qu’on ne consomme, les prix baissent. Contrairement aux autres produits, l’électricité ne se stocke pas ou peu : cela ne fait qu’intensifier la hausse ou la baisse des prix, car il faut ajuster l’offre et la demande dans l’instant et nous sommes prêts à payer extrêmement cher pour éviter la rupture.

Garder notre avantage compétitif

L’électricité est aujourd’hui un des rares biens industriels que nous avons encore le luxe d’exporter. Si nous croyons à l’électrification des usages, y compris de l’industrie pour sa décarbonation, il faut augmenter notre production électrique à bas coût pour garder cet avantage. Or sur les dix prochaines années, nous ne pouvons pas construire de nouvelle centrale nucléaire, même avec la meilleure volonté du monde. Nous pouvons en revanche continuer à installer des gigawatts de capacités solaires et éoliennes, qui viendront littéralement «inonder» notre marché et, par le biais de notre réseau très interconnecté, celui de nos voisins, en se substituant au charbon et au gaz.

Faire le choix de la «surproduction» soutenue par des tarifs régulés ou des contrats de long terme (PPA) est un pari fortement gagnant si on réfléchit au scénario alternatif. Si nous choisissons une planification du «juste assez», nous abandonnons notre résilience face à une hausse de la demande ou une baisse temporaire de la production. Les crises du gaz russe et de la corrosion de nos réacteurs nucléaires ont révélé combien cela peut se révéler coûteux, presque mortel pour notre économie. En matière de dette publique, nous payons aujourd’hui les frais de cette dépendance énergétique.

Si nous faisons le choix du «beaucoup trop» en revanche, le pire qui puisse nous arriver ce sont des prix de l’énergie durablement faibles, pouvant nuire à la rentabilité du secteur énergétique, et exigeant sans doute de le protéger grâce à des tarifs régulés. La question se résume donc ainsi : vaut-il mieux protéger l’industrie de production électrique contre des prix déprimés en socialisant leurs pertes éventuelles (avec des tarifs d’achat garantis), ou voir le reste de notre industrie disparaître à cause des prix de l’énergie durablement élevés et parfois explosifs ?

Mieux vaut prendre le risque de gérer un excédent qu'une pénurie d'électricité

Par une certaine ironie de la réglementation européenne, les États peuvent subventionner sans limites leur production d’ENR, alors qu’ils sont extrêmement encadrés quand ils veulent aider la consommation énergétique de leurs industriels. Prenons la régulation au pied de la lettre et garantissons un prix de l’électricité durablement bas à notre industrie en installant autant d’ENR que possible. Installer des ENR c’est de facto une politique industrielle.

Le véritable défi du régulateur sera de savoir tirer profit de ces «électrons excédentaires» afin que les prix bas – parfois négatifs – qu’ils engendrent soient capturés dans des contrats de long terme au profit de notre consommation. Si nous voulons produire en France des batteries, de l’acier, de l’aluminium, de l’hydrogène, des automobiles, des datacenters, il faut garantir la compétitivité et la stabilité des prix. Cela peut se faire si nous sommes sûrs d’avoir une ressource à bas coût. L’Allemagne en fait aujourd’hui la douloureuse expérience.

En résumé, il vaut mieux prendre le risque de devoir gérer un excédent plutôt qu’une pénurie, car les coûts d’un manque d’électricité seront disproportionnés. Nos voisins resteront toujours preneurs de notre électricité verte, qui est loin d’être abondante aujourd’hui en Europe. Si nous voulons des usines en France, il faut les entourer de «trop» d’éoliennes et de panneaux solaires, qui leur garantiront des prix durablement bas. Défendre autre chose, c’est s’exposer au risque presque certain d’avoir un secteur électrique rentable au milieu d’un champ de ruines industrielles.

Xavier Ploquin, directeur d'investissement de Meridiam

Les avis d'experts sont publiés sous l'entière responsabilité de leurs auteurs et n'engagent en rien la rédaction de L'Usine Nouvelle.

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