«Tout se jouera sur l’électricité». Sylvain Le Net, responsable Energie et Changement climatique de France Chimie, se montre catégorique. Pour l’industrie chimique, les «consommations électriques seront amenées à augmenter de 40% à 50% d’ici 2030 pour atteindre notre cible de décarbonation», anticipe-t-il. «C’est mathématique».
Fin novembre, France Chimie avait dévoilé une mise à jour de la feuille de route de décarbonation du secteur avec un objectif minimal – appelé scénario central – de 41% de réduction des émissions de gaz à effet de serre en 2030 par rapport à 2015. La réduction pourrait même atteindre 49% dans le cadre d’une accélération du déploiement du captage et du stockage de CO2, ainsi que de l’hydrogène bas carbone. Dans tous les cas, l’électricité jouera un rôle central pour atteindre ces niveaux de réduction. Avec un double défi : l’accès à des volumes suffisants, à un prix compétitif.
Dans la dernière mise à jour du contrat stratégique de la filière chimie et matériaux, signé le 6 décembre dernier avec le ministère de l’Industrie, la sécurisation d’un approvisionnement compétitif en électricité bas carbone se pose d’ailleurs comme le premier des six axes prioritaires.
Plus grand consommateur industriel d’électricité (23 TWh en 2021 soit 20% de l’électricité consommée par l’industrie), et donc particulièrement pénalisé ces derniers mois par la crise énergétique – ce qui a notamment entraîné un recul de plus de 3% de la production en 2022 – la chimie en France aurait un besoin supplémentaire d’environ 10 TWh d’électricité bas carbone pour garantir sa trajectoire de décarbonation jusqu’en 2030.

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La chimie réclame des volumes d'électricité à prix compétitif
Dans ce contrat, l’Etat s’engage ainsi à «accroître substantiellement la production d’électricité bas carbone dans le cadre de la programmation pluriannuelle de l’énergie». Sur le front des prix, alors que le prochain dispositif de régulation des prix de l’électricité doit être finalisé courant 2024, l’Etat souhaite garantir «la compétitivité de l’électricité pour l’industrie (…) en particulier pour les industriels de la chimie actuellement électro-intensifs ou amenés à le devenir du fait de leur électrification», évoquant la possibilité de recourir à des contrats à long-terme.
L’enjeu central étant de mieux protéger cette industrie – numéro 2 en Europe derrière l’Allemagne et premier exportateur industriel français – face à la concurrence internationale. Sylvain Le Net souligne que «par rapport aux Etats-Unis, notre électricité est deux à trois fois plus chère, le gaz quatre à cinq fois. C’est le même écart avec la Chine et encore pire avec le Moyen-Orient».
Au-delà de l’électrification des procédés, l’industrie chimique compte aussi s’appuyer sur la production de chaleur décarbonée, grâce à la biomasse ou la valorisation de déchets, sur l’efficacité énergétique, ou, à moyen terme, sur le développement du captage et du stockage de CO2 ainsi que de l’hydrogène bas carbone.
Dans l’ensemble, avec près de 4 000 entreprises dont 90% de PME, le défi de décarbonation est très complexe, avec une multiplicité de profils et autant de feuilles de route différentes. Selon France Chimie, les PME ne représenteraient toutefois que 10% à 15% des émissions totales du secteur. Un fonds de 40 millions d’euros piloté par l’Ademe avec l’Association technique énergie environnement (ATEE) leur permet d’être accompagnées dans leur transition énergétique.
16 sites chimiques concentrent 60% des émissions totales du secteur
Sur le territoire, la majorité des émissions concerne surtout de grands acteurs : 16 grands sites chimiques représentent ainsi à eux seuls 60% des émissions de l’ensemble. Cela permet de concentrer les efforts. Ces 16, qui font tous partie des 50 sites industriels les plus émetteurs en France, font l’objet d’un suivi particulier et se sont engagés à travers des contrats de transition écologique.
Autre avantage : parmi les segments de l’industrie chimique, la chimie lourde (qui regroupe chimie minérale, notamment pour les engrais, et chimie organique, des grands intermédiaires dérivés du pétrole comme les matières plastiques), concentre à elle seule plus de la moitié des émissions.
Ce sont aussi les segments les plus complexes à décarboner. «Pour les vapocraqueurs et l’ammoniac, plusieurs solutions sont connues mais très onéreuses à mettre en œuvre, cela nécessite beaucoup d’infrastructures, comme pour le captage et le stockage de carbone et l’hydrogène, ce sont les solutions les plus chères à décarboner et les plus complexes à mettre en œuvre», souligne Sylvain Le Net.
65% de réduction des émissions de l'industrie chimique depuis 1990
Jusqu’à présent, l’industrie chimique s’est montrée plutôt bonne élève sur la réduction de son impact environnemental. En 30 ans, ses émissions de gaz à effet de serre ont été diminuées de 65%, passant de 52,7 millions de tonnes en 1990 à 18,7 millions de tonnes en 2021. Un résultat obtenu notamment grâce à un très fort abattement des émissions de gaz à fort effet de serre, comme le protoxyde d’azote (N2O, -97% d’émissions sur la période). Sur la même période, les émissions de CO2 ont diminué de presque 30%, et ce malgré la croissance de la production.
Reste que la chimie constitue encore un quart des émissions de l’industrie et un peu plus de 5% du total des émissions françaises, ce qui laisse encore des efforts à fournir jusqu’en 2030. En termes financiers, France Chimie entrevoit un «surcroît d’investissement de 4 à 6 milliards d’euros», selon la feuille de route de décarbonation de la filière, soulignant qu’il faudra des soutiens publics pour y parvenir.
A l’horizon 2050, désigné par nombre d’industriels comme la cible pour leur neutralité carbone, la facture se situerait entre 14 et 19 milliards d’euros d’investissement. Sylvain Le Net estime que «sur les scope 1 et 2 on peut très largement réduire nos émissions de gaz à effet de serre de 75% à 80% d’ici 2050 par rapport à 2015. Pour la neutralité c’est compliqué. On tendra vers la neutralité carbone et il sera sans doute possible d’aller plus loin. Certaines entreprises s‘y sont engagés toutefois, comme Solvay».



