La proposition a suscité la surprise jusque dans les rangs d’EDF. Elle fait se gratter la tête plus d’un expert de l’énergie. Et elle commence à être reprise par des candidats à l’élection présidentielle française, avec des raccourcis malheureux.
Fin août, à l’université du Medef, Thierry Breton, le super commissaire européen en charge du marché intérieur, du numérique, de l’espace, de la défense, de l’audiovisuel et du tourisme, a suggéré « qu’à partir du moment où on déconnecte une centrale [nucléaire] pour accélérer la transition […], on la fasse fonctionner, tant que les autorités de sûreté le permettent, exclusivement » pour produire de l’hydrogène. Et ce, « en créant au pied de ces centrales en fin de vie des capacités de production d’hydrogène, et en y adjoignant toute une économie nouvelle d’électrolyseurs, de pipelines puis ensuite d’infrastructures qui vont bien pendant cinq, dix ans, peut-être quinze ans », a-t-il détaillé.
« Pas de green deal sans le nucléaire »
Thierry Breton avait auparavant bien expliqué qu’« il n’y aura pas de green deal sans le nucléaire » et que « tous ceux qui pensent le contraire, pensent faux ». Sans pour autant se prononcer en faveur de la construction de nouvelles centrales. Le super commissaire a tout de même expliqué que le nucléaire était pour lui une énergie de « transition » et que l’on ne « ferait peut-être pas du nucléaire dans une centaine d’années ». Mais cela laisse néanmoins quelques années pour de nouvelles centrales... Le représentant de l’UE a surtout rappelé que pour tenir les objectifs européens et français de neutralité carbone en 2050 – avec un « ambitieux passage en 2030 » rehaussé à -55 % d’émissions par l’Europe –, il fallait « accélérer la décarbonation » et que le nucléaire y était indispensable.

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12 à 14 réacteurs arrêtés d’ici à 2035
Pour lui, fermer des réacteurs qui pourraient encore produire de l’électricité n’est peut-être pas la meilleure option. Et ce, même s’il n’a rien contre l’idée que l’on « déconnecte [des réacteurs] du réseau un moment, pour forcer les producteurs d’électricité à aller plus vite vers les renouvelables ». C'est ce que prévoit la France dans sa dernière programmation pluriannuelle de l’énergie (PPE 2019-2028). Y est acté l'arrêt de 12 à 14 réacteurs d’ici à 2035, pour ramener la part du nucléaire à 50% du mix électrique, comme le prévoit la loi énergie climat de novembre 2019.
Mais cette loi, et sa déclinaison dans la PPE, a été élaborée sur la base d’une stratégie nationale bas carbone (SNBC) qui ne prend pas encore en compte l’hydrogène décarboné comme vecteur majeur de décarbonation des transports lourds et de l’industrie. Les grands plans hydrogène de l’Europe, de la France et de l’Allemagne, ne datent que de l’été 2020. Ce qui change complètement la donne pour le nucléaire.
Inenvisageable en Allemagne ou en Belgique
En France du moins. Car on voit mal l’Allemagne, qui décidé de sortir du nucléaire pour des raisons quasi-idéologiques, reconvertir sa dernière centrale pour produire de l’hydrogène. Elle a de toute façon déjà prévu d’en importer depuis des pays qui disposent de beaucoup d’électricité renouvelable.
Quant à la Belgique, qui doit déconnecter ses derniers réacteurs en 2025, elle est d’abord confrontée à un problème d’approvisionnement électrique. La production l’hydrogène n’est pas la priorité. De fait Engie, las d’attendre du gouvernement – qui peinait à se constituer – une décision de prolongation des centrales, a décidé d’arrêter les études pour leur permettre de fonctionner plus longtemps.
Mais la proposition de Thierry Breton est-elle réalisable en France? Peut-on vraiment imaginer utiliser des réacteurs (et non des centrales) qu’EDF a d’ores et déjà prévu de fermer dans le cadre de la PPE entre 2028 et 2035, pour produire de l’hydrogène? La PPE bien sûr ne le prévoit pas et ne le permet pas. EDF rappelle que sa mission est de produire de l’électricité pour alimenter la consommation des Français, via le réseau national. Il ne lui est pas possible d’utiliser ses outils de production nucléaire pour alimenter une industrie particulière.
Accord de l'autorité de sûreté
Les huit premiers réacteurs (et non centrales, comme répété trop souvent), qu’EDF a prévu de fermer entre 2028 et 2035, auraient tous déjà été prolongés une fois de dix ans au-delà des 40 ans prévus initialement. Rien n’interdit de penser que l’autorité de sûreté nucléaire pourrait autoriser leur fonctionnement au-delà.
EDF espère d’ailleurs pourvoir prolonger un maximum de ses 58 réacteurs jusqu’à 60 ans. Sauf que ceux qu’EDF a prévu de déconnecter en premier sont les plus fragiles : au niveau de la corrosion de la cuve – le seul élément d’un réacteur que l’on ne peut pas changer et dont dépend la durée de vie – ou du fait de l’impact du dérèglement climatique sur leur production, comme la baisse de niveau d’eau des fleuves qui les refroidissent.
De plus, modifier une installation nucléaire n’est pas si simple. Chaque réacteur d’une centrale nucléaire, qui peut en comporter de 2 à 6, est totalement autonome. Mais il n’est pas forcément envisageable d’implanter, au pied des centrales en fin de vie, une autre production qu’électronucléaire. D’autant que l’hydrogène peut s’enflammer ou exploser au contact de l’air. Et sa production nécessite, elle aussi, de l’eau…
En attendant les SMR ou AMR?
En revanche, l’option proposée par Thierry Breton pourrait permettrait de construire à proximité d’une centrale des gigafactories d’hydrogène et l’infrastructure de transport et distribution ad hoc, sans attendre la construction de nouveaux EPR plus puissants. Ou mieux, de petits réacteurs modulaires, SMR, pourraient être dédiés à la production d’électricité pour l’hydrogène et à certaines industries à électrifier, comme l’acier ou le ciment.
Le temps aussi d’étudier la construction de réacteurs modulaires avancées (AMR) produisant à la fois électricité et chaleur. Il s'agit d'une autre technologie que l’eau pressurisée que maîtrise la France, pour alimenter des unités de la production d‘hydrogène en phase vapeur, à plus haut rendement que l’électrolyse classique. Cette option est déjà regardée de très près par la Chine et les États-Unis.



