Début septembre, aucune unité chimique n’était à l’arrêt en France en raison de l’impact direct des tensions liées au gaz et à l’électricité. Sylvain Le Net, responsable énergie et changement climatique de France Chimie, indiquait alors qu’il n’y avait «pas de fermeture de capacités à déplorer, simplement quelques usines au ralenti». La situation a depuis changé. Le 19 septembre, l’unité d’ammoniac de l’usine Borealis à Grand-Quevilly (Seine-Maritime) a été stoppée, selon une source syndicale. Grande consommatrice d’électricité et de gaz - lequel est utilisé comme source d’énergie, mais parfois aussi comme matière première -, la chimie est l’un des secteurs industriels les plus touchés par les problèmes énergétiques actuels.
Le prix du gaz inquiète
Les marchés de l’énergie ont déjà flambé depuis un an et se «sont extrêmement tendus depuis avril », ajoute Sylvain Le Net, qui souligne du coup un «écart de prix important avec [ses] concurrents internationaux», particulièrement avec un prix du gaz en Europe «de cinq à dix plus élevé qu’aux Etats-Unis». «L’impact sur les coûts est massif, l’intensité du choc est monstrueuse», commente dans une hyperbole Gildas Barreyre, secrétaire général du groupe Seqens et président de la commission électricité de l’Union des industries utilisatrices d’énergies (Uniden). Il distingue trois effets: «la concurrence qui revient», surtout avec des chaînes logistiques mondiales de retour à la normale, «les prix de l’énergie qui explosent et les instruments de couverture qui fondent comme neige au soleil».
Sur le dernier point, Gildas Barreyre note que «les impacts sur les entreprises dépendent des stratégies de couvertures mises en place. Au quatrième trimestre 2021, on estimait entre 20% et 30% la part non couverte sur le gaz et l’électricité, donc exposée aux prix de marché. Aujourd’hui elle peut atteindre 40%». Sur l’électricité, Sylvain Le Net souligne que les chimistes «bénéficient encore en 2022 de la protection de l’Arenh [accès régulé à l’électricité nucléaire historique, ndlr], qui couvre actuellement à peu près 80% des besoins des industriels électro-intensifs». «Mais nous n’avons aucune visibilité sur la quantité d’Arenh pour 2023», ajoute-t-il.
Alors que la France est devenue importatrice d’électricité, la position est jugée plus favorable pour le gaz en termes d’approvisionnement, grâce aux capacités de stockage et aux terminaux méthaniers existants. Quant au gaz russe, le problème semble désormais écarté. L’industrie chimique consomme de l’ordre de 50 TWh de gaz par an, soit un peu plus du tiers des volumes utilisés par l’ensemble des industriels en France, et dépendait début 2022 à hauteur de 20% du gaz russe, comme tout le pays. Désormais, le volume de gaz russe transitant dans le réseau français est proche de zéro. Le prix, en revanche, connaît un autre destin. «Il n’y a pas de mécanisme de protection sur le gaz, nos entreprises sont complètement exposées au marché», relève Sylvain Le Net. Les prix spot, extrêmement volatils, assortis à des prix contrats qui flambent, rendent la situation très incertaine et brouillent toute visibilité.

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Les engrais très pénalisés par la crise énergétique
Sur le terrain, la situation diffère selon les grands segments. Les plus touchés restent les engrais, et plus particulièrement les engrais azotés, dont la matière première principale est l’ammoniac, produit à partir de gaz naturel. En conséquence, la flambée du prix du gaz irradie les coûts de production et plombe la compétitivité des entreprises. Florence Nys, déléguée générale de l’Union des industries de la fertilisation (Unifa) relève qu’au «niveau européen, 60% des usines d’engrais azotés sont arrêtées». Nicolas Broutin, président de la filiale française du géant norvégien Yara, souligne l’existence en Europe d’un «double système: les producteurs directement branchés sur le mix européen pour l’achat et la transformation de gaz, et d’autres qui peuvent importer de l’ammoniac», surtout ceux implantés à proximité de ports. Selon lui, seule cette seconde catégorie parvient encore à s’en sortir.
En France, les usines d’engrais fonctionnent encore normalement. Et ce, parce que les usines parviennent à «importer de l’ammoniac au lieu de le produire, pour pallier le problème d'approvisionnement en gaz en Europe», reprend Florence Nys. Les sites français de Yara poursuivent ainsi leurs productions, tout comme ceux de l’autrichien Borealis, même si la situation semble plus délicate avec l’arrêt d'une unité d’ammoniac à Grand-Quevilly (Seine-Maritime). Le groupe profite aussi d’un grand arrêt de maintenance, jusqu’à fin octobre, de son site de Grandpuits, en Seine-et-Marne. Mais qu’en sera-t-il à l’automne?
Les produits chlorés plombés par le prix de l’électricité
D’autres segments sont aussi à la peine. Sylvain Le Net signale les producteurs de «chlore-soude et de PVC, très électro-intensifs»: «S'ils bénéficient de la protection de l’Arenh, on sent toutefois une pression constante sur leur compétitivité». Et d'illustrer au passage la concurrence opportune des producteurs américains de PVC: Kem One, numéro deux européen du PVC, est le premier touché. Le groupe français ne veut plus s’exprimer sur ce sujet. Dans un entretien à France Info le 7 septembre, Bertrand Baudet, le directeur de l’usine de Lavéra (Bouches-du-Rhône), évoquait ainsi un «impact majeur sur [ses] coûts de production» et des fabrications au ralenti pour amortir la flambée des prix de l’électricité.
La pétrochimie ne se connaît pas en revanche une situation aussi complexe, selon France Chimie. «Les opérateurs de sites sont à la fois consommateurs, mais aussi producteurs d’énergie. TotalEnergies, ExxonMobil et Ineos disposent de raffineries intégrées à leurs installations pétrochimiques. Ils sont donc moins impactés, car une grande partie de leurs approvisionnements en chaleur proviennent de sous-produits de leurs activités», explicite Sylvain Le Net.
Arkema et Solvay épargnés... Pour l'instant
Le vaste domaine des spécialités chimiques, qui affiche de plus petits volumes, n’échappe pas à l’inflation des prix énergétiques. Mais la situation reste sous contrôle. Gildas Barreyre estime que Seqens «fait tout ce qui est possible pour réduire les consommations d’énergie», ce qui passe parfois par des arrêts de maintenance anticipés. Du côté d’Arkema, «toutes les options sont examinées», selon un porte-parole, comme des réductions de niveau de production. Au sein du groupe tricolore, les achats d’énergie sont passés ces quelques mois de 5 à 7% des coûts variables, et le gaz naturel représente un peu plus de la moitié des achats nets d’énergie, devant l’électricité. Arkema profite toutefois d'un dispositif industriel réparti entre l’Europe, l’Amérique du Nord et l’Asie pour amortir le choc. Jusqu’à la fin du premier semestre - et d’excellents résultats financiers -, le groupe a réussi à s’appuyer sur les prix pour minorer l’impact.
Solvay se félicite aussi de sa diversité géographique et de son «pricing power» pour encaisser les surcoûts en Europe. 32 des 45 sites européens du groupe belge consomment du gaz, parmi lesquels 10 complexes utilisent 90% des volumes. «Nos équipes travaillent depuis quelques mois à la mise en place de dispositifs d’urgence qui nous permettront d’assurer la continuité de nos activités», assure un porte-parole, «même avec une réduction de 30% de la fourniture en gaz». Solvay a parfois recours à des chaudières diesel mobiles et à des combustibles alternatifs comme le GNL. La situation conforte aussi Solvay dans plusieurs projets en développement initiés avant la crise sur des sites énergivores pour les convertir à la biomasse, en particulier en Allemagne et en Bulgarie, ou aux combustibles solides de récupération (CSR). C'est ce qui est en cours sur son complexe de Dombasle, en Meurthe-et-Moselle.
Dans l’ensemble, l’industrie chimique française semble moins souffrir que dans certains pays voisins. En Allemagne, la VCI, la fédération nationale de la chimie, vient d’abaisser à -8,5% sur un an les perspectives de production en volume pour 2022. Le cabinet allemand Scope Ratings a par ailleurs publié un rapport constatant que le secteur avait la chance d’affronter cette crise à un moment de forte reprise, bénéficiant de prix forts dans les spécialités. La chimie peut encore faire face à court terme, par de petites actions comme des changements de combustible et des baisses temporaires de production. Mais jusqu’à quand? Sylvain Le Net indique que France Chimie se «prépare plutôt à une situation qui pourrait durer jusqu’en 2024 et 2025, avec des prix énergétiques élevés et un différentiel de compétitivité défavorable à l’Europe».
Julien Cottineau avec Pierre-Henri Girard-Claudon



