Les prochains mois s’annoncent difficiles. Les industriels européens les plus gourmands en énergie sont sous la pression des prix stratosphériques de l’électricité et du gaz. Certains commencent à tanguer. Le groupe Norsk Hydro a annoncé l’arrêt définitif fin septembre de la production d’aluminium primaire sur son usine de Slovalco, en Slovaquie, invoquant les coûts de l’énergie trop élevés. Le site, qui produisait en temps normal 175 000 tonnes d’aluminium, tournait déjà depuis plusieurs semaines à capacité réduite. Aux Pays-Bas, Nyrstar va placer en maintenance sa fonderie de zinc de Budel, pour une durée encore indéterminée. Selon l’association européenne Eurométaux, l’Europe a déjà perdu près de la moitié de ses capacités de production d’aluminium et de zinc, tous les deux très énergivores, depuis septembre 2021. « Le remplacement de ces approvisionnements par des importations représente 6 à 12 millions de tonnes d’émissions de CO2 supplémentaires », pointe Eurométaux dans une note fin juillet.
Dans les engrais, la situation est encore plus difficile. Les usines d’ammoniac du fabricant norvégien Yara international, un intrant qui sert à la fabrication des engrais azotés, ne vont plus tourner qu’à 35% de leur capacité en Europe. Soit 3 millions de tonnes d’ammoniac de moins, en rythme annuel. Et ses principaux concurrents, dont le chimiste polonais Azoty, avaient déjà annoncé des arrêts de production similaires. « Les coûts de production en Europe ne permettent pas de rivaliser avec les importations. Une tonne produite en Europe coûte en sortie d’usine 2500 à 3000 dollars, contre 1100 à 1200 dollars pour l’ammoniac importé », pointe Nicolas Broutin, le directeur général France de Yara. Les trois usines françaises de Yara tournent normalement. A Montoir-de-Bretagne (Loire-Atlantique) et Ambès (Gironde), les deux sites spécialisés dans la fabrication d’engrais sont approvisionnés désormais en ammoniac importé d’Amérique du Nord et d’Australie. Quant à l’usine du Havre, spécialisée dans la production d’AdBlue pour l’automobile, elle applique des surcharges de prix depuis le printemps pour compenser l’envol de ses coûts.
Indice des prix d'importation des engrais et composés azotés
Indices & Cotations - Source Insee © Indices & Cotations / Source: Insee
Des prix du gaz et de l'électricité à des niveaux record pour 2023
Et la situation n’est pas près de s’améliorer. Le 24 août, les prix du gaz naturel sur le marché TTF de Rotterdam, qui sert de référence sur le marché européen, ont frisé les 300 euros le mégawattheure. Un niveau inédit jusque-là, même au début de l’invasion de l’Ukraine. Dans la foulée, les tarifs de l’électricité affichent eux aussi record sur record, avec plus de 600 euros le mégawattheure sur le marché spot. En un an, les prix de gros du gaz et de l’électricité pour une livraison en 2023 ont été multipliés par plus de onze, pointe le courtier Opéra énergie. Il faut actuellement compter 800 euros/MWh pour sécuriser sa fourniture d’électricité pour l’an prochain, contre 68 euros l’été dernier. Et 224 euros pour le gaz.
Cours de clôture Powernext du gaz sur le TTF (Title Tansfer Facility), place de marché du gaz naturel des Pays-Bas
Indices & Cotations © Indices & Cotations / Source: Powernext
« L’impact pour les entreprises qui n’ont pas encore signé de contrat pour l’année 2023 sera terrible. Les budgets énergie de certaines entreprises pourraient doubler, tripler, voire davantage », relève Julien Teddé, le directeur général d’Opéra énergie.
La flambée des prix, ces derniers jours, est en grande partie liée à l’annonce par Gazprom de l’arrêt pour trois jours de son gazoduc Nord Stream pour maintenance début septembre, dans un contexte de tensions déjà extrêmes sur les marchés. Certains observateurs craignent que le géant russe se saisisse d’un prétexte pour ne pas reprendre ses livraisons de gaz vers l’Europe au-delà de cette maintenance. Un arrêt brutal des livraisons compliquerait sérieusement les efforts déployés par les européens pour remplir leurs stockages en prévision de l’hiver. Pour l’instant, ceux-ci sont remplis à 77 %, un niveau bien supérieur à celui de l’an dernier mais encore en deçà des 90% visés par l’Union européenne. Un taux de 90% que la France, elle, a justement atteint le 25 août, selon la plateforme européenne Agregated gas storage inventory. Ce qui n'efface pas les craintes de pénurie. S’y ajoutent, pour l’électricité, les inquiétudes sur le parc nucléaire français. « Le marché ne croit pas à la résolution de la crise ukrainienne à court terme, ni au retour à la normale du parc nucléaire d’EDF », résume Julien Teddé.
Une situation sous contrôle en France
Pour l’instant, les industriels font le dos rond en France. « On ne nous a pas remonté d’arrêts de production massifs », avance le cabinet d’Agnès Pannier-Runacher, la ministre de la Transition énergétique, même s’il pointe « une vigilance pour les entreprises exposées à la concurrence internationale et celles qui ne sont pas couvertes ». Effectivement, un acteur du secteur papetier qui complète ses achats sur le marché spot témoigne avoir vu le coût du MWh passer de 55 euros avant la guerre en Ukraine à 1200 euros sur un contrat livraison novembre.
Le relèvement du plafond de l’Arenh, augmenté de 100 à 120 TwH, a atténué les effets des hausses de prix pour l’électricité. Dans le Nord, l’usine du fabricant de zinc Nyrstar à Auby tourne toujours « à des niveaux de production réduits » selon le groupe. Dans l’aluminium, « beaucoup de petits sites de filage et d’affinage s’arrêtent pour maintenance au mois d’août, mais pour l’instant, elles ont prévu de redémarrer. Cela pourrait être différent dans un mois. Ce qui domine, c’est l’incertitude », prévient Cyrille Mounier, le directeur général d’Aluminium France, le lobby du secteur, très gros consommateur d’électricité. Les ministères de l’Economie et de la Transition énergétique et la Commission de régulation de l’énergie (CRE) ont mis en place une cellule d’accompagnement pour épauler les entreprises rencontrant des difficultés pour renouveler leurs contrats d’électricité et de gaz.
Certains comme Boualem Bachene, le directeur opérationnel de Linamar à Châteauroux (Indre), s’estiment chanceux. « Nous enregistrons des volumes de commandes supplémentaires pour les mois à venir », se félicite l’industriel. De quoi faire tourner l’usine à 60% environ à la rentrée. Au début de l’année, le fondeur d’aluminium a pâti du ralentissement du marché automobile. Ses comptes avaient plongé dans le rouge au premier trimestre, quand sa facture d’électricité était multipliée par quatre. Depuis, il a réussi à répercuter une partie de ses hausses. « On a eu des discussions avec Daimler et Renault. Ils ont joué le jeu des compensations », se félicite-t-il.
Anticiper les risques de pénurie
Pour l’hiver prochain, les incertitudes ne se limitent pas aux prix. En cas de pénurie de gaz ou d’électricité dans les prochains mois, des lignes pourraient devoir s’arrêter. Linamar a déjà été sondé par les services de l’Etat pour savoir si l’entreprise pouvait absorber une éventuelle coupure d’électricité en journée. « Impossible », souligne Boualem Bachene, même s'il teste la possibilité de limiter pendant quelques heures ses besoins d’électricité en cas de demande. Le gouvernement de demandé aux gestionnaires de réseaux d’établir un état des lieux consolidé des possibilités de délestage éventuelles. Des scénarios, avec des réponses graduées selon la gravité de la situation, devraient être publiés fin septembre. Sans attendre, un groupe de travail devrait être lancé sur la sobriété énergétique avec les acteurs industriels. Et RTE a lancé deux appels d'offres auprès des opérateurs d'énergie pour élargir les offres d'effacement pour les entreprises et les étendre aux particuliers. « Mais il faudra faire des choix. On ne redémarre pas un site d'aluminium primaire comme on redémarre un usine automobile. Des secteurs comme l'emballage, la défense ou la santé doivent être aussi prioritaire", plaide Cyrille Mounier.
Dans les matériaux de construction, Saint-Gobain se prépare de son côté à parer à tout risque d’arrêt complet d’approvisionnement en gaz russe pour ses activités en Europe. Si le groupe français assure disposer de couvertures, à hauteur de 80% en 2022, pour ses besoins en gaz naturel et électricité, il déploie actuellement différents plans de maintien de ses productions dans l’isolation, les plaques de plâtre, et surtout le vitrage, car les usines de verre plat ne peuvent pas être stoppées, le verre devenant rigide en cas d’arrêt des fours. Saint-Gobain travaille ainsi sur l’utilisation de sources d’énergies alternatives, en l’occurrence du fioul lourd et du diesel pour remplacer le gaz destiné à alimenter les fours. Sur les 13 usines de verre plat du groupe en Europe, quatre sont déjà prêtes à basculer, en Allemagne, en Italie, en Espagne et en Angleterre. Quatre autres sont en cours de conversion avant la fin 2022, dont trois en Allemagne. Contrairement à ce que nous écrivions précédemment, la quatrième usine concernée serait en France, sans plus de précision à ce stade.
En Allemagne, très dépendante au gaz russe, 6 à 7 sites papetiers s'apprêtent à fermer une quinzaine de jours en septembre, affirme l'un de leurs fournisseurs français. « Si la coupure brutale de la fourniture de gaz russe devait intervenir, on s'attend à ce que 40% des papetiers s'arrêtent en Allemagne », avance ce même fournisseur, qui craint une baisse de ses ventes. Si les stocks sont hauts actuellement chez les papetiers, le papier pourrait néanmoins venir à manquer pour la presse dans les mois qui viennent.
Solène Davesne, avec Julien Cottineau et Myrtille Delamarche



