L'Usine Nouvelle. - La sobriété énergétique est le maître-mot de cette rentrée, Emmanuel Macron ayant annoncé un plan sur le sujet en juillet. Comment CCI France compte prendre sa part dans ce chantier ?
Alain Di Crescenzo. - Il y a d’abord le constat. Au début de l’été, environ la moitié de nos réacteurs nucléaires était en maintenance. Disons-le, un scénario de coupures d’électricité est possible pour cet hiver. Ce serait un gros coup dur pour les entreprises. Le rôle de CCI France est donc d’anticiper cette situation en les informant et en les accompagnant. Le 1er septembre, nous allons lancer un programme prioritaire, baptisé «Tous acteurs de l’économie de l’énergie», pour prendre le relais des 200000 diagnostics et 50000 accompagnements sur la transition écologique que nous avons menés jusqu’en juillet dans le cadre du plan France Relance. Les demandes sur le sujet accélèrent avec la pression sur les coûts. Or un diagnostic énergétique suffit parfois à entraîner des baisses de consommation d’électricité de 5 à 10 % ! Les travailleurs sensibilisés regardent si la lumière est éteinte avant de partir, débranchent les prises…
N’est-ce pas là une chasse au gaspillage plutôt que de la sobriété énergétique ?
La sobriété n’est pas quelque chose de court terme. En revanche, faire attention à sa consommation d’énergie et consommer aux heures creuses peut avoir un effet très rapide. Nous sommes dans une période de crise forte. Cela nécessite d’examiner toutes les solutions. Il faudrait sans doute trouver une flexibilité accrue du travail avec des accords de branche, mais cela ne relève pas des compétences des chambres de commerce et d’industrie (CCI).
Comment sentez-vous la rentrée plus généralement ?
Nous sommes dans une période de crise forte. Cela nécessite d’examiner toutes les solutions.
Elle s’annonce tendue. Depuis la crise du Covid-19, les entreprises se remettent peu à peu, mais elles doivent désormais faire face au remboursement de leur prêt garanti par l’État (PGE). Selon une enquête de la CPME du début de l’été, seuls 27 % des dirigeants de TPE-PME anticipent une amélioration de la situation de leur entreprise au second semestre par rapport au premier. Certes, 84 % de ceux ayant un PGE considèrent être en mesure d’en honorer les échéances, mais il faut voir ici le verre à moitié vide : 16 % ne le pensent pas, ce qui est énorme. Car la période est délicate. Rembourser les PGE avec quatre points de croissance est une chose. C’en est une autre en cas de récession. N’oublions pas que les entreprises se heurtent dans le même temps à un mur d’augmentation des coûts, avec des pénuries de matières premières et de main-d’œuvre. Et qu’un tiers des TPE-PME ne répercutent pas les hausses. La rentrée sociale pourrait par ailleurs être agitée à cause d’une forme de fatigue générale. On se demande aussi comment l’Assemblée nationale va fonctionner. Puis le rapprochement entre l’euro et le dollar va aggraver le coût de nos importations.
Le tableau paraît bien sombre. Que comptez-vous faire ?
Aujourd’hui, le chef d’entreprise a besoin d’une boussole. Peu de dirigeants sont préparés à faire face à un tel niveau d’inflation, à de telles tensions d’approvisionnement et à la forte pression sur les salaires. Il est plus que jamais important de communiquer et d’apporter un soutien de proximité. C’est ce que font les CCI.
Le gouvernement ne cesse de réclamer des augmentations de salaires de la part des entreprises. Qu’en pensez-vous ?
Je vois mal comment les entreprises pourraient ne pas augmenter les salaires. Dans la fonction publique, l’augmentation atteint 5 % en incluant la hausse du point d’indice et les augmentations individuelles. Quant au smic, il a augmenté d’environ 7,7 % depuis octobre dernier ! Malgré la pérennisation de la « prime Macron », je n’imagine pas que le salaire fixe n’augmente pas. Sinon les collaborateurs s’en iront. D’autant plus que le rapport de force est inversé sur le marché du travail. Aujourd’hui, le collaborateur choisit son entreprise. Pour faire face à cette nouvelle donne, nous accompagnons les TPE et les PME en les aidant à rédiger leurs offres d’emploi ou à travailler leur marque employeur par exemple.
Votre mandat de président a débuté en janvier dernier. Avez-vous l’impression que le « I » de CCI a été oublié ces dernières années ?
La France a lâché son industrie, mais ce n’est pas du fait des CCI. Nous avons collectivement oublié deux fondamentaux. D’abord, qu’environ 80 % du commerce international concerne les biens, et non pas les services. Ensuite, que l’innovation est en grande partie stimulée par la production de biens, même à l’époque du numérique. Faire l’impasse sur l’industrie revient à délaisser l’innovation et le commerce international. Malgré un excédent de 36 milliards d’euros en 2021 dans les services, le déficit du commerce extérieur de la France a ainsi atteint 100 milliards d’euros sur douze mois glissants à fin mars… Le point positif est que la crise du Covid-19 nous a fait prendre conscience de notre hyperdépendance vis-à-vis de l’étranger. Elle a aussi changé les mentalités. De nombreuses entreprises qui produisent hors de nos frontières envisagent un retour de la production en France. Cette tendance devrait être facilitée par les 54 milliards d’euros du plan France 2030.
Est-ce un pari réalisable ?
Il y a un besoin, une envie des entreprises, des financements… Tous les ingrédients sont là pour réindustrialiser le pays. CCI France prendra sa part dans cet effort. Nous voulons aider à flécher ces 54 milliards d’euros et nous allons accompagner les TPE et les PME vers les différentes aides. Nous sommes prêts à assurer le « dernier kilomètre » de ce plan, en contact quotidien avec les entreprises.
En revanche, on ne peut pas défendre cette ambition sans bouger sur la notion de « zéro artificialisation nette ». Les élus doivent prendre leurs responsabilités et revenir sur ce pan de la loi climat et résilience. À l’inverse, la suppression prochaine de la CVAE [cotisation sur la valeur ajoutée des entreprises, ndlr] est une bonne chose. Même si nous discutons avec l’État pour trouver des solutions, car la CVAE représente près de la moitié de la dotation des CCI.
Votre capacité financière est aussi menacée sur votre activité de formation…
CCI France est un acteur majeur de la formation, avec notamment ses 104 centres de formation d’apprentis (CFA) sur le territoire. Chaque année, nous formons 400 000 personnes dont 100 000 en apprentissage. L’État a maintenu les aides aux entreprises sur l’alternance jusqu’à la fin de l’année mais les « coûts contrats » des CFA baissent de 5 % ce mois-ci et diminueront à nouveau de 5 % au printemps prochain. Je lance donc un cri d’alerte, car pour certains CFA, entre autres les ultramarins, cette baisse va provoquer des suppressions de classes. Que fait-on si on arrive à réindustrialiser la France et que l’on n’a pas assez d’ingénieurs ou de cols bleus ? Sans formation, nous ne réussirons pas la montée en gamme de nos produits. La réindustrialisation, la diversification et la digitalisation s’appuient sur cette activité. Un pays sans formation efficace est un pays condamné à régresser.
Propos recueillis par Emmanuel Duteil et Jonathan Grelier



