Alors que le sort du Nord Stream 1 (NS1) a récemment cristallisé l’attention médiatique face au risque d'une crise énergétique européenne cet hiver, une note d’analyse rendue publique le 5 août par l'Oxford institute for energy studies prend du recul sur la question et offre une perspective d'ensemble de la situation actuelle. Jack Sharples, son auteur, argumente que la baisse des flux via le Nord Stream ne peut être considérée de façon isolée. Selon lui, il s'agit d'un facteur parmi tant d'autres qui, une fois mis les uns à la suite des autres, mettent en lumière la stratégie russe.
Certes, le sujet du pipeline Nord Stream est un élément central à prendre en considération, lui qui a représenté 15% des importations européennes de gaz naturel en 2021. «Depuis octobre 2017, Nord Stream a généralement fonctionné à sa pleine capacité de 165 millions de mètres cubes par jour (mmc/j), en dehors des périodes de maintenance annuelles programmées de 10 jours, qui ont lieu chaque mois de juillet», écrit Jask Sharples. Depuis le début du mois de juin, les livraisons via ce gazoduc ont considérablement ralenti.
Les raisons de la dégradation des flux du pipeline semblent prioritairement géopolitiques. Outre la maintenance annuelle (qui a eu lieu entre le 11 et le 21 juillet et durant laquelle les flux sont tombés à zéro) et l’échéance de contrats à terme non renouvelés, c’est surtout un souci de maintenance des turbines sur la station de compression russe de Portovaya qui a posé et continuer de poser problème, selon le géant russe Gazprom.

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L’entreprise Siemens, qui assure l’entretien des machines, a transporté l'une des turbines les plus massives au Canada mais n’a vraisemblablement pas été en mesure de la rapatrier dans les temps impartis en raison des sanctions occidentales à l'encontre de la Russie. Aujourd’hui, l’Allemagne assure que l’imbroglio légal a été réglé. Mais aux dernières nouvelles, la turbine trône toujours dans une aile de l’usine Siemens Energy implantée à Muelheim an der Ruhr (Rhénanie-du-Nord-Westphalie) et n’a pas été récupérée par Gazprom.
Conséquence : le NS1 fonctionne désormais à un peu moins de 20% de sa capacité nominale, à 31,769 mmc/j le mercredi 10 août en milieu de journée, selon les calculs de L’Usine Nouvelle. Toujours est-il que «la baisse des flux via Nord Stream s'est produite dans le contexte d'une baisse générale des flux de gazoducs russes vers l'Europe du Nord-Ouest et l'Europe centrale depuis le depuis la mi-2021», selon Jack Sharples.
IEA Flux de gaz naturel russe vers l'Union européenne, janvier 2019-juillet 2022. Crédits : Agence internationale de l'énergie
Un hiver 2020-2021 particulièrement froid
Tout commence après un hiver relativement froid, notamment en Asie du Nord-Est. Avec l'arrivée du printemps, la Chine et le Japon détournent de nombreuses cargaisons de GNL destinées à l'Europe, obligeant le continent à réduire fortement ses réserves de gaz à une période où commence habituellement l’injection dans les sous-sols. La Russie n’est pas en mesure d’augmenter ses exportations car l’hiver a également durablement entamé ses stocks. Le pays de Vladimir Poutine, qui détient alors encore 10% de la capacité européenne de stockage à travers diverses entités, décide de réduire ses exportations, principalement vers l’Allemagne, l’Autriche et les Pays-Bas.
Lentement, mais sûrement les marchés commencent à sentir le vent tourner. Déjà, les prix entament leur hausse. De 13,5 euros du MW/h au 11 août 2020, le prix des contrats à terme sur le TTF néerlandais a doublé pour atteindre 27,5 euros un an plus tard. Une hausse importante, mais sans commune mesure par rapport aux 209,4 euros le MW/h que l’on connaît en août 2022.
Progressivement, Gazprom cesse ses activités de trading
La seconde vague arrive le 13 octobre 2021, quand Gazprom arrête de vendre son gaz au spot sur les marchés (du jour au lendemain). Alors que les cadences de production et d’exportation du géant gazier sont réduites depuis la crise du Covid-19, cette annonce prend les marchés de court. Elle sera complétée plus tard par une autre décision inattendue du pays, qui acte le 1er avril 2022 son retrait de ses filiales commerciales européennes.
Au même moment, la publication d’un décret présidentiel russe le 31 mars stipule que les contrats d’entreprises étrangères avec Gazprom doivent désormais être payés en roubles russes, et non plus en dollars américains ou en euros. Cette demande de Vladimir Poutine irrite les pays européens. Conséquence directe de cette décision : des contrats (qui pour certains touchaient bientôt à leur fin) deviennent caducs et entraînent une nouvelle baisse des livraisons. «La résiliation de ces contrats est l'explication probable de la baisse de 25 millions de m3/j des flux via Nord Stream entre le 1er juin et le 12 juin,» écrit Jack Sharples.
L'Usine Nouvelle En mai, deux dernières décisions russes viennent encore compliquer les choses. En plus d’une réduction importante des flux de gaz transitant par l’Ukraine, le gouvernement russe décide le 11 mai d’imposer des sanctions à EuRoPol Gaz, le propriétaire-exploitant du gazoduc Yamal-Europe sur le territoire polonais. Selon l’auteur, cette décision n’est pas anodine et semble avoir été anticipée par la Russie. Parce que si ce pipeline «n'a pas fonctionné à pleine capacité depuis le 30 septembre 2021, et seulement de manière sporadique depuis lors, les sanctions signifient que cette route ne pouvait pas être utilisée pour livrer du gaz au nord-ouest de l'Europe une fois que les flux via Nord Stream auraient diminué», estime l’auteur de la note.
Autant de causes qui ont contribué à diminuer les flux de gaz russes vers l'Europe depuis 2021, avec une accélération notable depuis le déclenchement de la guerre en Ukraine le 24 février. Une manière pour Vladimir Poutine de mettre la pression sur les Européens, qui avaient pourtant déjà pris conscience de leur dépendance disproportionnée aux hydrocarbures russes suite à l’annexion de la Crimée en 2014.
Malgré son réveil tardif, l’Europe a toutefois su rapidement réagir. Les Vingt-Sept ont diversifié leurs approvisionnements en multipliant les accords avec des puissances exportatrices : Algérie, Azerbaïdjan, Norvège, Etats-Unis, Qatar, Egypte, Israël… Une gestion de crise qui pourrait porter ses fruits, selon certains analystes qui estiment que l’Europe est sur le point de sortir du bois et pourrait passer l’hiver prochain sans trop de difficultés.
103 milliards de mètres cubes de gaz stockés
«Nous pensons que la puissance de l'“arme” gazière de la Russie s'est considérablement détériorée», écrivent Emily Ashford et Paul Horsnell dans une note publiée le 9 août pour le compte de la banque britannique Standard Chartered et que L'Usine Nouvelle a pu consulter. «En raison de l'augmentation importations de gaz naturel liquéfié (GNL) et d'une baisse de la demande, les stocks [européens] se sont bien constitués, malgré une réduction de 80 % des flux de Nord Stream et une chute de 70 % des exportations totales de gaz russe vers l'UE, expliquent les analystes. L'effet de levier dont dispose la Russie pour mettre en péril les 20% restants des flux de Nord Stream semble limité, à notre avis». La réouverture en octobre de l’usine de liquéfaction texane de Freeport LNG, à l’arrêt depuis juin, pourrait par ailleurs «compenser de manière significative la disparition des flux restants de Nord Stream.»
Dans ces circonstances, si «on pensait autrefois qu'il était impensable que l'Europe puisse passer confortablement un hiver sans gaz russe, grâce à la force de l'inventaire, nous pensons que c'est désormais possible». Toujours selon cette note, la saison d'injection de gaz pourrait se conclure avec quelque 103 milliards de mètres cubes de gaz dans les sous-sols européens. Pour rappel, l’Union européenne a fixé pour objectif de remplir les stockages souterrains à hauteur de 80% d'ici le 1er novembre 2022.



