Mardi 22 février, Olaf Scholz n’a pas eu d’autre choix : en représailles à la reconnaissance par Moscou de l’indépendance de deux républiques séparatistes dans l’est de l’Ukraine, le chancelier allemand a suspendu le processus de certification de Nord Stream 2, dernière étape avant la mise en service de ce gazoduc controversé. Cette décision marque donc un énième rebondissement dans ce dossier titanesque : car si sa construction est achevée depuis septembre 2021, son autorisation a été plusieurs fois ajournée pour des motifs diplomatiques, juridiques et même écologiques.
Ce gazoduc de 1230 kilomètres, reliant la Russie à la côte allemande de la mer Baltique, devrait doubler les capacités de son jumeau – Nord Stream 1, entré en service en 2011 – avec une capacité de 55 milliards de m3 supplémentaires. Alors que Moscou a toujours justifié son intérêt par la demande croissante de gaz en Europe, son tracé permet surtout de contourner l’Ukraine, privant le pays des 1,3 milliard d’euros de droits de passage que verse chaque année la société étatique russe Gazprom pour l’utilisation du pipeline Transgas.
Un dossier "économique et privé"...
Malgré cela, les gouvernements allemands successifs ont jusqu’ici soutenu le projet. D’abord parce que le gaz naturel est une énergie de transition indispensable en soutien à l’arrêt du nucléaire, prévu fin 2022, et du charbon, d’ici à 2030. Ensuite, parce que l’Allemagne se voit comme la plaque tournante du gaz russe en Europe de l’Ouest : 30 % de ses importations de gaz sont en effet réexportées vers d’autres pays. De fait, même lors de l’annexion de la Crimée par la Russie en 2014, ou suite à l’empoisonnement de l’opposant Alexeï Navalny, Angela Merkel a continué d’affirmer que Nord Stream 2 était « un dossier uniquement économique et privé ». Selon elle, la politique n’avait pas à s’immiscer dans ce projet, dont le coût de 9,5 milliards d'euros, a été financé à moitié par Gazprom et l'autre moitié par cinq groupes énergétiques européens : le français Engie, les allemands Uniper et Wintershall (groupe BASF), l'autrichien OMV et l'anglo-néerlandais Shell. La décision d’Olaf Scholz s'avère donc un virage à 180° de la politique allemande, sous l’impulsion de l’Europe et des Américains.

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Les États-Unis, alliés de l’Allemagne, sont en effet depuis le début vent debout contre Nord Stream 2, en raison de l’augmentation de la dépendance de l’Union européenne au gaz russe. Ils y voient aussi une concurrence directe à leur gaz naturel liquéfié, dont ils souhaiteraient augmenter les importations en Allemagne. C’est pourquoi le gouvernement de Donald Trump avait imposé en 2018 des sanctions aux entreprises participant à la construction du gazoduc. Mesure levée en juillet 2021 en échange de la création d’un « fonds vert » pour aider le pays d’Europe centrale à développer les énergies renouvelables, afin d'en faire un fournisseur d'hydrogène vert.
... politiquement inflammable en Allemagne
Au-delà de ces questions géopolitiques, le dossier Nord Stream 2 suscite aussi depuis une décennie de nombreuses oppositions en Allemagne. Plusieurs associations écologistes ont notamment tenté de faire obstacle à la pose des canalisations, arguant qu’elles causaient des dommages à l'environnement marin de la mer Baltique et que plusieurs zones protégées pour oiseaux étaient menacées. Les ONG avaient pour cela déposé plainte devant le tribunal de Hambourg en avril 2021, avec pour effet de stopper l’activité des navires de pose de canalisations pendant plusieurs semaines. En novembre 2021, l'Agence fédérale des réseaux avait quant à elle interrompu une première fois la procédure d’approbation, pour des raisons juridiques. Le régulateur de l'énergie avait en effet justifié que la certification de Nord Stream 2 n’était « possible que si son opérateur était organisé sous une forme juridique de droit allemand ». Le consortium russe avait donc été contraint de transférer son siège social de Zoug en Suisse à Schwerin dans le nord de l’Allemagne.
Aujourd’hui, difficile de dire si le gazoduc entrera un jour en service ou le gel de sa certification est un moyen de pression pour faire reculer Vladimir Poutine. Mais il s’agit aussi d’un pari très risqué pour l’Allemagne, qui dépend à 55 % des importations russes de gaz par pipeline (contre 40 % pour l’Union européenne), et qui s’expose à de fortes augmentations des prix ou à de potentielles pénuries.



