C’est un rebondissement qui ne devrait pas contribuer à calmer les prix de l’énergie sur les marchés européens. Le régulateur allemand de l’énergie a annoncé le 16 novembre avoir suspendu la procédure de certification de Nord Stream 2. La construction du gazoduc controversé, qui relie la Russie et l’Allemagne en ligne droite en passant sous la mer Baltique, est achevée depuis septembre. Mais Gazprom, propriétaire de l’infrastructure, doit attendre le feu vert des autorités allemandes avant de pouvoir y faire transiter son gaz naturel vers les marchés européens. Ce contretemps risque de retarder de plusieurs mois a minima la mise en service de Nord Stream 2. Et de tendre les relations entre l’Europe et la Russie, à un moment où l’Europe a désespérément besoin de gaz.
Le certificateur avance un problème juridique : l’homologation ne peut être accordée qu’à une société de droit allemand, alors que Nord Stream 2 AG, l’opérateur du pipeline, est domicilié en Suisse. Dès l’annonce du retard, les prix du gaz naturel sur le marché de référence européen, le TTF néerlandais, ont bondi de 7% pour atteindre 87 euros par MWh.
Les prix sur le marché européen s'étaient pourtant assagis depuis leur flambée historique de début octobre. Le TTF néerlandais avait brièvement côté le mégawattheure à 162 euros. Le gaz se négocie malgré tout plus de trois fois son niveau de l’automne dernier. « Il a toujours été quasi certain que Nord Stream 2 ne serait pas en capacité d’acheminer du gaz avant mi-2022, voire 2023 », estime Thierry Bros, professeur à Sciences Po Paris. Jusqu’à présent, les autorités russes ont nié jouer de leurs livraisons à l’Europe comme moyen de pression pour accélérer Nord Stream 2. Tout en affirmant que sa mise en service permettrait de calmer les tensions sur le marché européen...
Une promesse de Vladimir Poutine d'ouvrir les vannes
Depuis début 2021, les exportations de gaz russe sont restées près de 10% en dessous de leur niveau d’avant-crise. Fin octobre, la Russie avait exporté 126 milliards de m3, contre 139 milliards à la même période en 2019. L'Allemagne et l'Italie ont déjà reçu davantage de gaz que sur toute l'année 2020, fait valoir Gazprom. « Les Russes jouent aux échecs. Ils ont bien respecté leurs contrats d’approvisionnement avec les clients européens, mais n’ont pas rempli leurs stockages en Europe», décrypte Thierry Bros. Résultat : au 13 novembre, les capacités de stockage, qui permettent de faire face à l’augmentation de la demande en hiver, avaient atteint 74%, un niveau bien inférieur à leur niveau d’avant-crise. Dans le même temps, la reprise robuste de l’activité a augmenté la demande de gaz.
La Russie souffle le chaud et le froid. Fin octobre, Vladimir Poutine a exigé de Gazprom qu’il ouvre à nouveau les vannes vers l’Europe en remplissant ses stockages. Dans les faits, les livraisons russes ont atteint en octobre leur plus faible niveau depuis 2016, avec 11 milliards de m3 russe livré à l’Europe, contre 14 en moyenne avant 2019. « Jusqu’au 8 novembre, les flux depuis la Russie était encore en baisse », relate Thierry Bros.
D'autres grains de sable pour les approvisionnements de l'Europe
Le marché du gaz devrait rester tendu jusqu’à la fin de l’hiver. Des tensions qui dépendront beaucoup des conditions climatiques de cet hiver. Mais d'autres grains de sable pourraient venir compliquer la situation. Dans son bras de fer avec l’Europe, la Biélorussie a menacé de couper le gazoduc Yamal, par lequel transite 21% du gaz russe vers l’Europe. Le Kremlin l'a immédiatement rappelée à l'ordre. «Loukachenko ne pourra pas aller contre Poutine, qui est son dernier allié. Si la Biélorussie fermait les vannes, cela forcerait Gazprom à réexporter via l’Ukraine, ce qui lui coûterait de l’argent», tempère Thierry Bros. D’autant que contrairement à l’Ukraine, la Biélorussie n’est pas propriétaire du gazoduc, racheté par Gazprom.
Pour ne rien arranger, le gazoduc entre l’Algérie et l’Espagne ne fonctionne plus depuis le 1er novembre, à cause du regain de tensions diplomatiques entre l’Algérie et le Maroc, par lequel il transite. Cette voie représente moins de 1% des approvisionnements de l’Europe et une partie des volumes ont pu transiter vers d’autres pipelines. Mais en période de disette, chaque baisse des importations rend l’Europe un peu plus vulnérable.



