Enquête

Mesurer l'empreinte carbone de ses achats, une obligation difficile à mettre en place

Pour réduire l’impact de leur activité, les services achats s’activent dans les grands groupes. Avec l’envie, demain, de sélectionner les fournisseurs les moins polluants.

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Afin de mesurer les émissions indirectes de GES de ses chaînes d'approvisionnement, L'Oréal a lancé une initiative pilote sur le verre utilisé pour conditionner ses produits.

Pour les grands industriels, mesurer l’empreinte carbone de ses approvisionnements n’est plus une option. Depuis le 1er janvier 2023, les entreprises françaises de plus de 500 salariés doivent intégrer leur scope 3 – c’est-à-dire les émissions indirectes tout au long de leur chaîne de valeur – dans leur bilan carbone. La nouvelle réglementation européenne CSRD (Corporate sustainability reporting directive) va élargir cette obligation à d’autres entreprises, tandis que certaines sociétés se sont engagées volontairement vers un horizon de neutralité carbone. Souvent, ce scope 3, où les achats de biens et services pèsent lourd en général, est le plus gros pourvoyeur d’émissions.

Indispensable pour piloter la réduction des émissions, la démarche progresse. Un tiers des 890 acheteurs questionnés par le Conseil national des achats fin 2022 affirmaient mesurer l’empreinte carbone de leurs fournisseurs, contre moins d’un quart un an auparavant. Dans les groupes du CAC 40, le mouvement est lancé et relève parfois des priorités de la direction achats. Le chemin n’en est pas moins semé d’embûches.

Affiner les facteurs d'émission

Jusqu’à présent, beaucoup d’industriels se sont limités à évaluer les émissions de leurs achats à partir des sommes dépensées, en convertissant des euros en quantité de gaz à effet de serre, à partir de facteurs d’émission génériques fournis par l’Ademe ou l’initiative Exiobase par exemple. De quoi assurer une forme d’exhaustivité et identifier où agir en priorité… au prix d’un haut degré d’imprécision.

«Un fournisseur peut avoir un produit plus décarboné, mais qui fait mathématiquement augmenter les émissions parce qu’il est plus cher», illustre Hélène Vermont, responsable du développement durable à la direction des achats de Michelin. Pour affiner la mesure, le fabricant de pneumatiques a commencé, comme d’autres, à utiliser des facteurs d’émission fondés sur la tonne achetée de matières premières, comme le caoutchouc naturel. «Mais pour le moment, nous utilisons le même facteur d’émission pour un matériau donné, quels que soient sa méthode et son pays de production, précise Hélène Vermont. Notre objectif est de passer de ces facteurs génériques à d’autres plus précis pour différencier les fournisseurs sur ces aspects-là.» Michelin a commencé à collecter les données spécifiques de ses fournisseurs et va intensifier cet effort cette année.

Accompagner les fournisseurs

Chez L’Oréal, une initiative pilote est prévue pour le verre. «Le but est d’aboutir à une méthodologie unique de facteurs d’émission, qui permette de tenir compte des équipements de production, afin de distinguer entre un four électrique ou à gaz par exemple, et du mix énergétique du pays de production», indique Séverine Théry, la directrice des achats directs. Le groupe se penche en particulier sur le verre, car les fournisseurs de ce matériau sont peu nombreux pour la cosmétique. Au global, le manque de maturité des fournisseurs reste un frein pour mieux mesurer l’empreinte carbone des achats, d’où la nécessité d’accompagner ces derniers dans cette démarche, y compris jusqu’à la réalisation d’une analyse du cycle de vie de leur produit, la méthode de mesure la plus poussée.

Le mouvement engagé par les grands groupes pour réussir, à terme, à mieux quantifier la réduction de leurs émissions reste donc restreint à de gros fournisseurs, avec un impact carbone important. Surtout, cette mesure n’est pas encore utilisée largement par les acheteurs pour sélectionner ceux qui seraient les plus performants. «Les données ne sont pas comparables, insiste Séverine Théry, alors que leur fiabilité est aussi un défi. Il faut une convergence des méthodologies pour que cette empreinte carbone devienne un avantage compétitif pour les fournisseurs et un critère de décision à chaque appel d’offres pour nous.»

Agréger des informations fiables tout au long de la chaîne

Actuellement, les fournisseurs sont en général évalués sur leurs engagements en faveur de la transition écologique. Chez Air Liquide, où l’idée est d’utiliser de façon complémentaire les mesures génériques et spécifiques pendant encore quelques années, un module sur l’impact carbone s’est ajouté en 2023 à l’outil d’évaluation des fournisseurs d’envergure internationale, pour les compresseurs et les pompes. Ce critère pèse au moins 10 % dans la décision d’achat et, normalement, bientôt 20 % au moins. Il s’appuie sur deux piliers : d’un côté, la maturité du fournisseur sur l’enjeu et sa trajectoire de décarbonation ; de l’autre, les émissions de son produit à l’usage. «Les fournisseurs n’ayant pas atteint un seuil minimum sur le premier pilier ne seront plus considérés pour les futurs appels d’offres», indique Rémi Charachon, le directeur des achats du spécialiste des gaz industriels et médicaux. Selon lui, la taille des fournisseurs n’est pas nécessairement un gage de maturité, car la décarbonation est abordée de façon moins prioritaire en Asie et de façon variable en Amérique. Les plus petites entreprises doivent aussi montrer patte blanche. «Des PME nous disent qu’elles sont en train de perdre des marchés, car elles n’ont rien à montrer sur le plan de la RSE, c’est une réalité», constate Aurélie Giraud du cabinet d’accompagnement sur la RSE Mécoa.

«Les dirigeants sont unanimes sur la difficulté, voire l’impossibilité, d’agréger des informations fiables tout au long de la chaîne de production afin d’évaluer l’empreinte carbone de leur produit, notamment quand cela implique des sous-traitants étrangers, souligne Florence Naillat, la déléguée générale adjointe du Mouvement des entreprises de taille intermédiaire. Mais je pense que ça va progressivement s’améliorer, car tout le monde y aspire.» Le chemin, toutefois, reste long.

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