Est-ce vous le super-ministre de l’Écologie ?
Pas du tout. Ce qu’a défendu Emmanuel Macron lors sa campagne présidentielle, c’est que la transition écologique touche toutes les politiques publiques et relève donc de la Première ministre. Je pilote à ses côtés une équipe qui instruit et planifie. Et j’insiste : ce sont les ministères qui préparent et portent les différents sujets. Mais comme ils sont tous liés entre eux, il faut une coordination interministérielle.
L’industrie doit-elle accélérer sa transition écologique et énergétique ?
Lorsque l’on parle de transition, il ne s’agit pas seulement de décarbonation, mais aussi de biodiversité, de santé environnementale, de gestion des ressources et d’adaptation au changement climatique. Sur les émissions de gaz à effet de serre (GES), l’industrie et les entreprises ont déjà beaucoup avancé, mais la marche à gravir reste élevée. Tous secteurs confondus, il faut les diviser par deux jusqu’en 2030. Nous avons fait la moitié du chemin en trente-deux ans et il faut faire le reste en huit ans, donc l’effort est intense et collectif. L’industrie est le secteur où la baisse des émissions a été la plus forte. Un tiers est dû à la désindustrialisation, mais les deux tiers sont liés à l’amélioration de nos usines.
Le reste du chemin sera-t-il le plus difficile à parcourir ?
Pas forcément. Nous avons identifié une cinquantaine de leviers, puis nous avons évalué les plus efficaces. La moitié de la baisse des émissions de GES est aux mains des entreprises. Et pour l’industrie manufacturière, la moitié de cet effort repose sur cinquante sites.
L’industrie est le secteur où la baisse des émissions est la plus forte. Un tiers est dû à la désindustrialisation, mais deux tiers sont liés à l’amélioration de nos usines.
Pour ces cinquante sites les plus émetteurs de CO2, l’argent public a-t-il été débloqué ?
Des échanges approfondis ont permis de s’assurer que les efforts de décarbonation étaient alignés avec l’objectif. La bonne nouvelle, c’est que la somme des engagements de ces industriels permet d’atteindre le résultat espéré : 45% de baisse des GES à l’horizon 2030. Leurs contrats d’engagement seront tous formalisés avant la fin de l’année. Les moyens financiers de l’État sont disponibles par le biais de France 2030 et seront décaissés au fil des investissements.
Cinq milliards d’euros suffiront-ils ou faudra-t-il monter à 10 milliards ?
Si l’on va au bout des engagements, il faudra plus que 5 milliards. Mais à ce stade des investissements prévus, nous avons assez d’argent. Ensuite, nous réabonderons pour mener les programmes industriels jusqu’au bout. Nous sommes pragmatiques.
Lancez-vous un appel pour que l’industrie en fasse encore plus ?
Oui, car il ne faut pas réduire l’industrie aux cinquante sites. Toutes les entreprises doivent s’engager, pas forcément avec des décisions de même ampleur. Les solutions existent, mais elles exigent de l’énergie, du temps, de l’argent.
Faudra-t-il aussi aider ces entreprises ?
Avec la hausse des prix de l’énergie, un certain nombre d’investissements sont déjà rentables. Si la France engage cette transition alors que ses émissions de GES ne représentent que 2% du total mondial, c’est parce qu’elles sont essentiellement liées aux énergies fossiles. Et les pires chocs économiques que notre pays ait affrontés – la crise pétrolière dans les années 1970, la guerre en Ukraine – sont liés à ces énergies. Quoi que fassent les Américains, les Chinois et les Russes, baisser notre dépendance aux fossiles rend notre économie plus résiliente. En planifiant, nous évaluons si nous avons assez de ressources internes pour les remplacer. Par exemple, il faudra définir les secteurs prioritaires en matière de biomasse. Et nous avons mis l’industrie en haut de la pile.
Come Sittler Photo : Côme Sittler
Nous allons remuscler la filière des pompes à chaleur. La question d’intégrer l’empreinte carbone sur ce type de produit, comme on le fait pour le véhicule électrique, est posée.
Les nouvelles énergies présentent aussi des risques de dépendance...
Oui, c’est pourquoi nous prônons des politiques de réduction d’utilisation de matières, de réparabilité... Et lorsqu’il existe un risque sur l’accès à une ressource, par exemple le lithium, essentiel pour électrifier le pays, nous lançons une filière de recyclage. Ce plan permet d’atteindre nos objectifs environnementaux et constitue une opportunité de développement industriel. C’est le cas avec la filière des pompes à chaleur, que nous allons remuscler. La question d’intégrer l’empreinte carbone sur ce type de produit, comme on le fait pour le véhicule électrique, est posée.
Selon Benoît Bazin, le patron de Saint-Gobain, les pompes à chaleur sont inefficaces sans une isolation globale...
Nous n’atteindrons pas l’objectif 2030 en misant uniquement sur des rénovations totales et efficaces de tous les logements. Dans une passoire thermique classée F ou G, on ne doit pas simplement installer une nouvelle chaudière, il faut isoler. Dans un logement raisonnablement performant, on peut changer de chauffage. La rénovation lourde concernera 10% du stock de logements en 2030. Pour la filière, ce sont des quantités énormes. Dans le budget de l’État, 1,6 milliard d’euros a été ajouté aux 4 milliards mobilisés pour la rénovation. Benoît Bazin est dans son rôle, mais il serait risqué de tout faire reposer sur la rénovation globale.
L’objectif d’un parc de 15% de voitures électriques en 2030 est-il réaliste ?
Ce n’est pas facile, mais c’est possible. Ce 15% résulte des données de ventes des constructeurs et des échéances de la réglementation européenne. Il faut lever des freins, comme les bornes de recharge et le prix. Le leasing social sera effectif l’année prochaine. En 2023, on escomptait 15% de ventes de véhicules électriques et ce sera finalement 17%.
Votre priorité est le «véhicule électrique léger», mais les véhicules électriques n’ont pas de taxes en fonction de leur poids...
Le malus au poids ne concerne que les véhicules thermiques, c’est vrai. En revanche, les modèles éligibles au leasing sont des véhicules électriques légers.
Les mesures prises sont-elles suffisantes pour éviter un tsunami d’importations de véhicules électriques made in China ?
Premièrement, nous avons une base industrielle française et européenne sécurisée. Si vous produisez 2 millions de véhicules thermiques, vous êtes en bonne position pour produire 2 millions d’électriques. D’autant que nous aurons des usines de batteries sur notre territoire. Deuxièmement, le bonus environnemental conduit à ne pas subventionner des véhicules fabriqués en Asie, car les conditions de production y ont plus d'impact sur l'environnement. Si les constructeurs asiatiques baissent leurs prix de 6 000 à 7 000 euros, le consommateur français pourra accéder à un véhicule beaucoup moins cher qui complétera de l’offre européenne. C’est un peu le meilleur des deux mondes.
Come Sittler Photo : Côme Sittler
Pourquoi ne pas avoir retenu la mesure de la Convention citoyenne de limitation de la vitesse à 110 km/h sur autoroute ?
Cette réduction de 130 à 110 km/h économise 1,4 million de tonnes CO2 par an sur les 216 millions de tonnes prévues dans notre plan pour réduire les émissions de 55% en 2030 par rapport à 1990. Nous regardons ce que chaque levier rapporte, ce qui est réalisable techniquement et acceptable socialement. Les 110 km/h ne répondaient pas au dernier critère et n’offraient qu’un très faible gain en valeur absolue. Et, surtout, nous avons suffisamment d’autres leviers pour atteindre l’objectif sans recourir à cette mesure.
C’est à l’échelle territoriale qu’il faut agir pour que chacun se projette. Combien de bornes faut-il pour les voitures électriques dans ma région ? Quelles surfaces pour le photovoltaïque ?
TotalEnergies explique avoir 1,6 gigawatt d’énergies renouvelables bloqué par des recours d’associations, des problèmes administratifs. La loi industrie verte va-t-elle assez loin ?
Du point de vue législatif, nous avons fait le maximum. Désormais, c’est une question d’exécution et cela doit se jouer sur terrain. C’est le rôle des COP régionales que nous venons de lancer. C’est à l’échelle territoriale qu’il faut agir pour que chacun se projette. Combien de bornes de recharge faut-il pour les voitures électriques en circulation dans ma région ? Quelles surfaces pour le photovoltaïque ? Les Régions ne nous ont pas attendus pour commencer, mais nous allons leur fournir un outil de pilotage. En rentrant dans l’opérationnel, on identifiera où cela bloque et comment débloquer.
Seuls douze sites industriels sur les cinquante à accompagner pour réduire leur consommation d’eau sont connus...
Ils sont identifiés sur des critères de sélection précis : les plus grands consommateurs dans les zones en tension, en privilégiant ceux qui ont des leviers de baisse. Le dialogue est amorcé avec tous ces sites.
Comment passer d’une économie linéaire à une économie circulaire ?
L’étiquetage sur l’indice de réparabilité est majeur. Régulièrement, on élargit les secteurs. En 2024, nous allons déployer l’affichage environnemental dans le textile et l’alimentaire, sur le mode du Nutri-Score : volontaire et encadré. Il faut aussi travailler sur les sujets de collecte et de recyclage. Nous avons lancé l’EIT [Écologie industrielle territoriale, ndlr], pour favoriser les flux de matières, afin que les déchets des uns soient la matière des autres. Les filières REP [à responsabilité élargie des producteurs, ndlr] vont améliorer la collecte, et nous investissons beaucoup dans le recyclage chimique des plastiques.
Les collectivités sont-elles prêtes pour le tri des déchets organiques, obligatoire dès janvier ?
Nous sommes encore trop loin du compte. Dans le cadre des COP régionales, nous demandons aux collectivités de nous donner de la visibilité sur leurs avancées. C’est aussi le cas sur la baisse de la mise en décharge de 50% par rapport à 2010, à partir du 1er janvier 2025. Nous ne sommes pas très confiants sur l’atteinte de cet objectif, qui dépend des collectivités.
Les nouvelles usines et le logement de leurs salariés sont gourmands en foncier. Comment réindustrialiser avec l’objectif de zéro artificialisation nette ?
C’est une question légitime. Mais quand on regarde au cas par cas, l’arrêt de l’artificialisation des sols n’est pas un problème. La révision de la loi, qui a été votée l’été dernier, apporte des solutions et il n’est pas nécessaire de légiférer de nouveau. D’autant que chaque commune ne doit pas baisser de 50% son artificialisation. Il existe une logique de péréquation territoriale. Encore une fois, c’est sur le terrain qu’on trouvera des solutions.
Propos recueillis par Olivier Cognasse, Anne-Sophie Bellaiche et Emmanuel Duteil



