Les cours du brent sont repartis. Après un mois d’avril en petite forme, au cours duquel le baril de ce pétrole brut de mer du Nord – qui sert de référence en Europe – est passé en dessous des 72 dollars, les prix ont regagné des couleurs. Jusqu’à prendre plus de 5% en un week-end pour atteindre les 85 dollars le baril, à la suite de l’annonce, dimanche 2 avril, de nouvelles baisses de production concertées par des membres de l’Organisation des pays producteurs de pétrole élargie (Opep+).
La mesure, qui doit prendre effet dès mai, conduira l’Arabie saoudite, l’Irak, les Emirats arabes unis, le Koweït, le Kazakhstan, Oman, l'Algérie et le Gabon à produire en dessous de leurs capacités jusqu’à la fin de l’année pour une baisse de l’ordre de 1,16 million de barils. Cette coupe s’ajoute à une première, de deux millions de barils, décidée en novembre 2022, ainsi qu’à une réduction volontaire d’un demi-million de barils entérinée par la Russie en février. Le total représente une baisse de plus de 3,5% sur des capacités de production mondiales qui atteignent globalement 100 millions de barils par jour.
L'Arabie saoudite se réinstalle dans le siège conducteur
Arrivée par surprise, l'annonce n’a pas été faite dans le cadre de l’Opep+, mais directement par les pays concernés. Elle réaffirme néanmoins le poids central des compagnies nationales, et par dessus tout du géant saoudien Saudi Aramco, sur la formation des prix de l’or noir. «Réduire l’offre pétrolière mondiale permet aux pays Opep+ de prévenir une chute des prix, et il semble qu’ils ont voulu aller vite car les crises financières ont une dimension psychologique», commente Francis Perrin, chercheur associé à l’Institut français des relations internationales (Ifri), tout en précisant qu’il «faut attendre un peu pour voir si les réductions de production réelles sont bien à la hauteur annoncée.» Selon le cabinet Rystad Energy, les prix du baril pourraient dépasser les 100 dollars en 2023, avec un pic à 110 dollars à l’été.
Cette stratégie n’est possible que grâce à deux facteurs. Le poids de l’Arabie saoudite et de l’Opep+, tout d’abord. Le royaume saoudien reste le premier exportateur mondial de pétrole, avec 10,5 millions de barils par jour en 2022, tandis que l’Opep au global compte 29 millions de barils, auxquels s’ajoutent un peu plus de 15 millions de barils de ses partenaires de l’Opep+. Au total, le cartel des pays pétroliers et ses alliés représentent donc 45% des parts du marché, «ce qui est d’autant plus significatif que les autres producteurs sont émiettés entre plusieurs pays et entreprises, qui ne se rencontrent pas et ne prennent pas de décision ensemble», insiste Francis Perrin.
Mais ce n’est pas tout. Si l’Opep est «de retour sur le siège conducteur», comme le formulait déjà John Hess, le PDG de l’entreprise pétrolière américaine Hess devant des investisseurs en novembre 2022, c’est aussi que les pays du Golfe sont les seuls à bénéficier de marges de manœuvre. L’Arabie saoudite et les Emirats arabes unis peuvent produire plus de pétrole rapidement puisqu'en moins de trois mois, le premier peut ajouter 1,75 million de barils par jour, tandis que le second en garde 900 000 sous le coude, chiffre l’Agence internationale de l’énergie.
Vers un renforcement des entreprises nationales ?
Sur un marché tendu par l’embargo européen sur le brut et les produits pétroliers russes, cette possibilité est précieuse. «Aujourd’hui, presque tous les pays produisent à 100% de leurs capacités et encaissent des dollars, seule l’Arabie saoudite et quelques autres ont une stratégie de sous-production et peuvent augmenter leurs capacités», explique le chercheur. D'autant que les Etats-Unis, premier producteur mondial de pétrole grâce à la vague du pétrole de roche mère (dit “non conventionnel”), perdent de la vitesse. Les forages et l’extraction sur le sol américain augmentent encore en 2023, mais «il sera difficile pour les Etats-Unis d’aller plus loin» juge-t-il.
Le géant américain produit aujourd’hui 12,5 millions de barils par jour, et pourrait rattraper cette année son record atteint en novembre 2019 (13 millions de barils par jour), à la fin d’une décennie de croissance effrénée et juste avant la crise du Covid-19. Désormais, les marges de progression sont plus faibles et surtout, plus lentes qu’auparavant, notent les analystes en pointant le déclin des gisements non conventionnels, la hausse des coûts d’exploitation et les difficultés de financement. Le poids économique et géopolitique du pétrole se recentre sur le Golfe persique après une décennie où l’Amérique pouvait jouer le rôle de contre pouvoir, décryptent deux chercheurs de l’université Columbia, Jason Bordoff et Karen Young dans une analyse pour le magazine Foreign Policy.
Cette nouvelle donne géopolitique a tout pour durer. Les bénéfices records de Saudi Aramco – qui ont atteint 161 milliards de dollars en 2022, soit davantage que les profits de tous les supermajors occidentaux cumulés – favorisent ces investissements. De quoi positionner le royaume saoudien dans la transition énergétique (un gigantesque chantier pour lequel l'argent d'un pétrole cher lui est presque indispensable)... mais aussi dans les combustibles fossiles. «L’Arabie saoudite continue de penser que le monde aura besoin d’hydrocarbures pendant un certain temps, et Saudi Aramco prévoit d’y investir entre 45 et 55 milliards de dollars en 2023, en particulier pour augmenter ses capacités de production et développer l’aval, soit le raffinage et la pétrochimie», indique Francis Perrin.
Pour le royaume de l’or noir, l’objectif est de garder sa place et d’imposer sa domination dans un marché amené à s’amincir dans les prochaines décennies, en raison de la transition énergétique. «Il est possible que les compagnies nationales de pétrole jouent un rôle plus important à long-terme», suggérait récemment Sharmat Prackash, directeur des scénarios chez Wood Mackenzie, à l’Usine Nouvelle, en pointant les énormes réserves du Moyen-Orient, peu chères à exploiter et déclinant lentement. Un scénario qui renforcerait encore le poids de l'Arabie saoudite, et de son jeune prince héritier Mohammed ben Salmane, sur le marché du pétrole.



