En ce lundi de mars, une quinzaine d’ouvriers parmi les 780 de l’usine SEW Usocome à Haguenau, dans le Bas-Rhin, se rassemblent dans leur secteur dédié à la finition des stators, les parties fixes d’un moteur électrique. L’équipe de l’après-midi commence sa journée. Jessica Vincendeau s’empare d’un micro. Elle est chargée d’animer cette réunion. Jessica n’est pas cheffe. Elle est opératrice sur machine. Mais c’est elle qui donne la parole à ses collègues pour échanger sur les difficultés rencontrées par l’équipe précédente. En confiant à ses ouvriers ce type de rituels, SEW Usocome souhaite favoriser la résolution des problèmes à leur niveau.
Come SITTLER «D’habitude, j’aime bien rester dans mon coin. Animer un rituel m’a donné énormément de confiance en moi», confie Jessica. Comme elle, plusieurs opérateurs se sont vu confier des missions, dont l’animation des rituels. Auparavant, un seul ouvrier était impliqué dans l’organisation de cette réunion. «Identifier les problèmes, les faire remonter et les résoudre, cela faisait beaucoup pour une seule personne», reconnaît Robin Georger, le coordinateur du projet d’organisation responsabilisante de SEW Usocome. Lors de la réunion, le manager de la mini-usine, Frédéric Delamarre, se trouve dans l’assistance. Mais il reste en retrait. Pour développer l’autonomie des ouvriers, la posture du manager doit évoluer. «J’accompagne, je donne des conseils», énumère-t-il.
Filiale française du groupe familial allemand SEW-Eurodrive, SEW Usocome a choisi, en 1989, de concilier la performance et la bonne ambiance au travail, une démarche proche de celle de l’entreprise libérée. Pour pérenniser ce modèle dans un monde toujours plus concurrentiel et répondre à la quête de sens de ses salariés, le fabricant de moteurs et autres systèmes d’entraînement a lancé, en 2023, le projet Transfo’Up. Il est testé depuis janvier dans deux mini-usines parmi les 14 constitutives du site de Haguenau. Un bilan de ce projet était prévu en mai, avant un déploiement progressif dans les autres mini-usines. «Nos salariés n’ont plus les mêmes attentes, nous devons leur donner des perspectives», justifie Julie Pattyn, sa responsable RH. «Auparavant, quand on avait un problème à 5 heures du matin, il nous arrivait de rester sans réponse jusqu’à l’arrivée de notre manager, vers 7 h 30. Désormais, on discute avec l’opérateur à mission qui nous dit si l’on peut se permettre d’y aller ou non», explique Florent Wasser, tourneur dans la mini-usine de finition des stators.
La responsabilisation des ouvriers s’observe aussi lors des tours du secteur de production réalisés par les opérateurs à mission en amont des rituels. Au nombre de quatre par équipe, ces opérateurs à mission ont été sélectionnés pour aider leurs collègues à maintenir les standards de travail. L’un est responsable des machines, un autre de la QSE (qualité, sécurité, environnement), un troisième du suivi des formations et un quatrième de l’amélioration continue et de la gestion des flux.
Échapper un peu au tunnel de la production
Dans la zone de fabrication très automatisée des rotors, ces pièces mobiles du moteur électrique, Julien Malet s’engage sur son parcours habituel. Pendant une dizaine de minutes, cet opérateur à mission responsable de la QSE se faufile entre les machines, dont un bras robotisé très actif. Il vérifie par exemple chaque poubelle pour s’assurer de la bonne réalisation du tri. À l’un de ses collègues, il rappelle de bien placer un morceau de mousse sur le coin d’une caisse métallique pour éviter tout accident. «Avec ce rôle d’opérateur à mission, je participe davantage au processus de décision. Avant, on signalait un problème puis ce n’était plus de notre ressort. Aujourd’hui, j’échange avec les techniciens méthodes et le responsable qualité en cas de souci», apprécie Julien. «En revanche, quand je fais ce tour, je lâche mon poste et mon collègue se retrouve sous tension, car nous sommes deux à travailler sur une installation», note-t-il.
Come SITTLER «Pour moi, c’était aussi un défi car je ne suis pas quelqu’un de très ouvert à l’origine», raconte Jean-Mathieu Fuchs, un usineur chargé de l’amélioration continue, à la barbe fournie. Selon lui, cette organisation prend juste un peu trop de temps : «Cela entre un peu en conflit avec ma fierté d’usineur, qui passe par un bon contrôle de mes pièces.» Pour le moment, la rémunération des opérateurs à mission n’a pas évolué, car le projet est encore en test. Mais Jean-Claude Neth, le directeur de l’usine, réfléchit à la manière de payer ces nouvelles tâches.
De son côté, Florent Wasser, approché pour occuper ce rôle, a refusé l’aventure.
Come SITTLER «Le timing n’était pas bon car j’ai un enfant en bas âge et d’autres obligations par ailleurs. Or faire les tours du secteur de production nécessite d’être disponible mentalement», indique-t-il. Mais le tourneur n’exclut pas de revenir sur sa décision : «Cela permettrait de m’échapper un peu du tunnel de la production.» Et de rejoindre un vivier de travailleurs susceptibles, à terme, d’occuper d’autres fonctions.
Photos Côme Sittler

Vous lisez un article du numéro 3742 de L'Usine Nouvelle - Mai 2025



