Malgré la réforme du Bac, les effectifs féminins se maintiennent dans les écoles d'ingénieur

La baisse du nombre de filles dans les options scientifiques depuis la réforme du bac n’affecte pas leur présence en écoles d’ingénieurs. Mais les directeurs s’inquiètent pour l’avenir.

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Pour attirer leurs futures élèves ingénieures, les écoles multiplient les démarches.

Depuis cinq ans, il n’y a plus de filières S, ES et L au baccalauréat. Les lycéens ont le choix entre plusieurs enseignements de spécialité, dès la classe de première. Le résultat est sans appel : depuis la mise en œuvre de cette réforme, en 2019, le Collectif maths & sciences observe un «effondrement» des effectifs scientifiques au lycée.

Plus inquiétant encore, cette baisse touche nettement plus les filles que les garçons : «entre 2019 et 2023, le nombre de filles choisissant un parcours scientifique a chuté de 27%, explique Mélanie Guenais, mathématicienne et coordinatrice du Collectif maths & sciences. Si l’on considère celles qui prennent plus de six heures de mathématiques par semaine, on atteint un recul de 53 %».

Pas la catastrophe prévue

L’Académie des sciences confirme cette aggravation des inégalités de genre : selon un rapport publié en juin dernier, près de la moitié des lycéennes de terminale de la rentrée 2022 n’avaient choisi aucun enseignement de spécialité scientifique, contre 28% des garçons. Face à cet abandon des mathématiques au lycée, les directeurs d’école d’ingénieurs, inquiets, avaient tiré la sonnette d’alarme, début 2023, dans les pages de L’Usine Nouvelle. 

Pourtant, force est de constater qu’en classes préparatoires aux grandes écoles (CPGE) scientifiques, la baisse du nombre d’étudiantes est bien moins marquée qu’au lycée. Elles étaient 15457 à la rentrée 2023, contre 16684 en 2019. Le groupe des écoles Insa, qui recrutent au niveau postbac, relativise les effets de la réforme sur ses recrutements : «Nous faisions partie des écoles inquiètes, mais les conséquences n’ont pas été aussi dramatiques que prévu, fait valoir Clémence Abry-Durand, chargée de mission Égalité de genre au sein de l’Insa Lyon. De 46% de femmes en première année avant la réforme, nous sommes tombés à 42% les deux années suivantes, puis remontés à 47% à la rentrée 2023.» À l’entrée dans le cycle ingénieur, c’est-à-dire à bac +3, même constat : l’ESTP n’a pas observé d’impact sur le pourcentage d’étudiantes dans ses classes, tandis que l’École polytechnique annonce un taux de féminisation stable, d’environ 20%. À la rentrée de septembre 2023, la première promotion à accueillir des bachelières ayant vécu la réforme du baccalauréat, la part de femmes inscrites en cycle ingénieur était de 29,7%, soit 0,2% de plus que l’année précédente, affiche le ministère de l’Enseignement supérieur et de la recherche.

Bien que ce chiffre reste loin du 50/50 prisé par les entreprises, le peu de répercussions de la réforme est une «bonne nouvelle», explique Amel Kefif, la directrice générale de l’association Elles bougent. Cette ancienne cheffe de cabinet de Marlène Schiappa au secrétariat d’État chargé de l’Égalité entre les femmes et les hommes poursuit : «Nos partenaires de l’enseignement supérieur n’ont pas attendu de voir les conséquences de la réforme et ont redoublé d’efforts pour attirer les jeunes femmes dans leurs établissements.» Hausse du nombre de portes ouvertes, renforcement des interventions dans les lycées, participation à des salons, campagnes de publicité mettant en avant des ingénieures... Amel Kefif salue le travail des écoles. Pour expliquer le fait que le taux de féminisation en école d’ingénieurs soit stable (malgré le peu de lycéennes choisissant une filière scientifique), la chargée de mission Égalité de genre au sein de l’Insa Lyon remarque qu’«au niveau du groupe, nous stagnons à environ 30% de candidatures féminines, mais les postulantes ont en moyenne un meilleur dossier scolaire. Elles veulent vraiment devenir ingénieures.»

Les inquiétudes persistent pour le futur

Si les répercussions de la réforme du baccalauréat ne se voient pas pour le moment en école d’ingénieurs, elles ne sont pas à minimiser. «La dynamique du tuyau percé que nous observons au lycée empêche toute marge de manœuvre pour augmenter le vivier de femmes pour les filières scientifiques de l’enseignement supérieur», alerte Mélanie Guenais. Difficile donc, dans ce contexte, d’imaginer une hausse du taux de féminisation en école d’ingénieurs. «Il peut y avoir une tendance à la baisse sur le long terme, si rien ne change au lycée», reprend la mathématicienne.

La concentration des étudiantes dans certaines spécialités contribue à ce maintien du taux de féminisation global en école d’ingénieurs : en 2023, 58,3% de l’effectif dans la filière agriculture et agroalimentaire sont des femmes, un chiffre stable par rapport à 2018. De même, 63,1% des promotions en « chimie, génie des procédés et sciences de la vie» sont constituées d’étudiantes, et ce chiffre a augmenté de plus de 4% en cinq ans. Les transports, l’électronique et les sciences informatiques demeurent des secteurs majoritairement masculins. «La représentation classique chimie-agro-bio reste la même, constate Emmanuel Duflos, le président de la Conférence des directeurs des écoles françaises d’ingénieurs. Même si les effets ne se ressentent pas encore en école d’ingénieurs, cette réforme a été un coup de grâce pour les jeunes femmes.»

Alors que les écoles contiennent la crise, certains souhaitent une nouvelle réforme : «Il faut au minimum imposer une troisième spécialité jusqu’au baccalauréat, afin que les lycéennes n’abandonnent pas les maths», défend Mélanie Guenais. D’autres, comme Amel Kefif, préconisent même le retour aux séries L, ES et S, plus lisibles pour les élèves comme pour les parents. 

Un vivier qui se tarit

Si le taux de féminisation en école d’ingénieurs semble pour le moment ne pas être affecté par la réforme du baccalauréat de 2019, cela ne signifie pas pour autant que le nombre de femmes en école d’ingénieurs n’a pas baissé. En effet, 2023 a été marquée par une baisse générale du nombre d’étudiants ingénieurs : cette année-là, les nouveaux entrants en cycle ingénieur n’étaient plus que 42232, contre 47745 en 2022.

Cette chute, alors même que les entreprises réclament plus de diplômés, inquiète. La désaffection des lycéens, filles comme garçons, pour les matières scientifiques et notamment pour les mathématiques, appauvrit nettement le vivier de recrutement des établissements : «Les écoles continuent de remplir leurs promotions, mais le niveau scientifique à l’entrée n’est plus le même, constate Emmanuel Duflos, le président de la CDEFI. Résultat, nous devons faire de la remédiation en première année, réformer nos programmes...» Pour assurer un maintien du niveau d’excellence à la sortie, Anne-Ségolène Abscheidt, la directrice de l’IPSA, évoque même le besoin d’une «sixième année post-bac»...

 

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