C'est parti pour la rentrée des classes des élèves ingénieurs. Le nombre d'inscrits à l'automne 2024 n’a pas encore été dévoilé, mais l’année dernière, les classes n'affichaient pas complet, et les directeurs d'école s'inquiètent. «Il y a une tendance de fond qui n'est pas bonne, avec une baisse d'effectifs aujourd'hui encore assez conjoncturelle, mais qui pourrait s'accélérer d'ici à quelques années», relève Pascal Pinot, directeur de l'ESILV et membre de la Conférence des directeurs des écoles françaises d'ingénieurs (CDEFI), bien que son école observe plutôt une hausse des effectifs.
En effet, sur l’année scolaire 2023-2024, les écoles ne comptaient que 42232 nouveaux entrants en cycle ingénieur, contre 47745 en 2022. Cette baisse brutale de 11,5% inquiète, alors même que les entreprises réclament plus de jeunes ingénieurs pour répondre aux enjeux de transition énergétique, écologique et numérique. La réforme du DUT, parcours en 2 ans, devenu un BUT en 3 ans, explique partiellement cette chute.
2023 a été l’année de transition, puisque pour la première fois, les étudiants ayant déjà passé deux ans en IUT ont continué en 3e année. Résultat, bien que les écoles aient maintenu les passerelles dès le bac+2, le collectif de réflexion sur la formation en sciences, Maths&Sciences, indique que le nombre d’étudiants issus d’IUT a été divisé par deux entre 2022, dernière promotion diplômée en deux ans, et 2023. Soit une baisse de 3900 étudiants.
La réforme du baccalauréat pointé du doigt
Le nombre de diplômés d’IUT s’orientant vers une école d’ingénieurs devrait remonter à partir de 2024, mais le collectif reste en alerte, car la baisse du nombre d’étudiants en cycle ingénieur est commune à tous les viviers de recrutement : moins 13% d’étudiants issus de classes préparatoires aux grandes écoles (CPGE), moins 4% de classes préparatoires intégrées, et moins 8% d’universités.
Pour Mélanie Guenais, mathématicienne à l’Université Paris Saclay et coordinatrice du collectif Maths&Sciences, ce décrochage est notamment causé par la réforme du baccalauréat de 2019 : «Nous avons assisté à une très forte baisse des profils scientifiques : en 2019, on comptait 199000 bacheliers en série S, mais l’année suivante, ils n’étaient plus que 167000 (-16%) à choisir les sciences, dont seulement 116000 (-42%) à conserver 6 heures de mathématiques au moins.»
Menace sur la féminisation des promotions
Cette désertion des sciences au lycée ruisselle ensuite dans les études supérieures, y compris dans les écoles d’ingénieurs post-bac (-1,9%), pour finalement affecter le cycle ingénieur.«Les écoles continueront de remplir leurs promotions, mais le niveau scientifique à l’entrée n’est plus le même qu’il y a quelques années, constate Emmanuel Duflos, président de la CDEFI.Résultat, nous devons faire de la remédiation en première année, réformer nos programmes…» Un constat partagé par Anne-Ségolène Abscheidt, directrice de l’IPSA: «Nous avons beau triturer les programmes, il y a une certaine limite à ne pas dépasser pour maintenir le niveau d’excellence attendu par les entreprises à la sortie.»
En plus de menacer la qualité de la formation, la réforme du baccalauréat pourrait être le coup de grâce pour la mixité des carrières scientifiques : au lycée, le nombre de filles choisissant des matières scientifiques a chuté de 27%. Les effets sur les taux de féminisation en écoles d’ingénieurs sont pour l’heure négligeables, mais cet effondrement empêche toute marge de manœuvre pour tenter de féminiser la profession d’ingénieur.



