«La Chine soutient son industrie avec des commandes publiques massives et des aides financières. Les États-Unis vont investir 370 milliards de dollars dans l’Inflation reduction act. Ces deux grandes nations vont pouvoir sortir les mêmes produits que nous, de la même qualité : éoliennes, aimants permanents, panneaux photovoltaïques, véhicules électriques, hydrogène vert à un prix 20 à 30% moins cher que le nôtre. Si nous ne réagissons pas, nous sommes morts», déclarait Bruno Le Maire, mi-mars, lors de la conférence Europe 2024.
Avec le déplafonnement des aides d’État sur les projets importants d’intérêt européen commun (Piiec), l’organisation du dialogue entre entreprises, et sa stratégie pour une industrie neutre en carbone, la Commission soutient pourtant des technologies vertes made in Europe. Mais ces instruments complexes arrivent souvent trop tard.
Solaire : La loi pour une industrie «zéro net» mal adaptée
L’annonce a fait l’effet d’une bombe. Le 23 février, le fabricant suisse de panneaux solaires Meyer Burger indiquait qu’il fermerait son usine près de Dresde, en Allemagne, préférant investir aux États-Unis. En avril, le nantais Systovi annonçait la cessation de ses activités. Début janvier, l’European solar manufacturing council (ESMC), représentant 80 fabricants de modules photovoltaïques européens, tirait déjà la sonnette d’alarme, demandant à la Commission européenne de «mettre rapidement en œuvre des mesures d’urgence» face à la déferlante de modules chinois à prix cassés. Leurs stocks dans les ports et les entrepôts européens représenteraient, selon l’organisme, une capacité de 70 à 85 GW.
Pourtant, en 2022, la Commission avait bien mis en place une Alliance européenne de l’industrie solaire photovoltaïque, pilotée par l’EIT InnoEnergy avec le syndicat SolarPower Europe et l’ESMC, pour augmenter la capacité annuelle de 30 GW d’ici à 2025, en facilitant l’investissement et en réduisant les risques. Et le fonds pour l’innovation finance des usines de modules photovoltaïques plus performants, comme l’usine 3Sun d’Enel en Sicile ou celle de Carbon à Fos-sur-Mer (Bouches-du-Rhône).

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La loi européenne pour une industrie à zéro émission, ou Net zero industry act (NZIA), qui fixe un objectif de 40% de production locale pour toutes les technologies vertes et permet aux États d’intégrer des critères «hors prix» dans les procédures d’achat public, doit redonner un peu d’oxygène aux producteurs locaux. Mais elle arrive trop tard. «Elle vient juste d’être adoptée et prendra des mois avant d’avoir vraiment un impact», affirme Bertrand Bouchet, représentant du CEA à Bruxelles.
Vu l’urgence climatique et les besoins en énergies renouvelables pour sortir des fossiles, l’Europe ne peut pas se passer des panneaux chinois. Relancer la taxe antidumping mise en place par l’Europe en 2013 et supprimée en 2018 n’est pas à l’ordre du jour.
Éolien : Un paquet d’urgence pour la filière
Tout allait pourtant si bien. Avec le danois Vestas et l’allemand Siemens Gamesa, l’Europe avait deux des trois principaux fabricants d’éoliennes au monde, qui permettaient aux opérateurs de développer des projets pouvant se passer de subventions publiques. Et puis, patatras.
Après la crise du Covid et depuis la guerre en Ukraine, la filière s’est retrouvée face à un ensemble de défis : appels d’offres mal calibrés avec des prix cibles trop bas, procédures d’autorisation complexes, inflation, manque de compétences et nouvelle concurrence internationale. Alors que jusqu’ici les fabricants chinois se concentraient sur leur marché domestique, ils commencent à exporter, avec «des prix et des conditions de financement que peu d’entreprises européennes peuvent accorder, comme payer deux à trois ans après l’installation», explique Michel Gioria, le délégué général de France énergie éolienne.
La Commission a réagi en proposant, en octobre 2023, un paquet éolien, comprenant un ensemble de mesures pour soutenir la filière, notamment une amélioration des systèmes d’enchères et des garanties financières de la Banque européenne d’investissement. Tous les États membres, sauf la Hongrie, se sont engagés dans une charte à les appliquer. À suivre.
Électrolyseurs : Retard à l’allumage dans l’hydrogène
La Commission européenne avait pourtant tout prévu. Pour atteindre 10 millions de tonnes d’hydrogène vert produit par an en 2030 en Europe, elle avait lancé dès 2020 un projet important d’intérêt européen commun (Piiec) hydrogène pour déplafonner les aides d’État à la filière.
En juillet 2022, après de longs mois d’attente dus à un manque de moyens de la Commission, l’Europe autorisait plus de 5 milliards d’euros d’aides pour 41 projets industriels d’équipements dans 15 pays, dont 10 en France. Puis 5,2 milliards d’euros pour 37 projets de production d’hydrogène dans 15 pays et, au début de l’année, 6,9 milliards d’euros d’aides pour 33 infrastructures de stockage et de transport.
Las, malgré les trois milliards prévus pour la Banque de l’hydrogène, les décisions d’investissement des industriels se font attendre. Les premières unités de production sont équipées d’électrolyseurs norvégiens, américains ou chinois. La Chine détient 50% des capacités de production d’électrolyseurs dans le monde. Malgré des problèmes de performance, elle continue d’investir.
Pompes à chaleur : L’espoir des Européens
«Il n’y a pas de danger immédiat d’être dépassé», fanfaronne l’association européenne des pompes à chaleur. Contrairement aux autres technologies vertes, l’Europe a encore de quoi se défendre sur ce marché, dopé par le plan REPowerEU. Près de 60% des pompes installées sur le continent sont fabriquées en Europe. Reste que «la majorité des pompes les plus basiques, destinées à l’habitat individuel, provient déjà d’Asie», nuance Éric Baudry le directeur des affaires publiques du groupe Intuis, avec des importations chinoises qui ont quasiment doublé entre 2021 et 2022, à près de 900 millions d’euros.
Les fabricants européens pourraient représenter 35% de la production mondiale en 2030, selon l’Agence internationale de l’énergie, contre 20% actuellement, doublant ainsi la Chine et les États-Unis. Encore faut-il que tous les projets d’usines aillent au bout. Or, depuis l’an dernier, les ventes s’effondrent avec la chute du prix du gaz et la baisse des soutiens publics. De quoi mettre en pause une partie des 7 milliards d’euros d’investissements annoncés par les industriels européens dans des nouvelles capacités d’ici à 2025. Le report du plan d’action de la Commission pour soutenir le secteur, après les élections, inquiète les acteurs.
D’autres pistes sont explorées. La France planche, comme avec les véhicules électriques, sur un bonus fiscal réservé aux produits les plus verts, une façon de privilégier sans le dire le made in Europe. La réglementation européenne peut aussi être utile. D’ici à 2027, les gaz réfrigérants les plus nocifs pour le climat seront interdits en Europe. De quoi laisser aux industriels européens, à la pointe sur le sujet, quelques années d’avance sur leurs concurrents.



